Á l’heure de There Will Be Blood donc…
Sortie évènement au moins du point de vue critique,
There Will Be Blood offre aussi des nouvelles de deux personnalités cinématographiques qui s’étaient quelque peu éloignées : le cinéaste Paul Thomas Anderson et l’acteur Daniel Day Lewis (désormais doublement oscarisé).
There Will Be Blood a tout du « grand sujet » quelque peu grandiloquent : en se penchant sur un pionnier de l’industrie du pétrole, le cinéaste en profite pour recouper le développement du religieux de prédication typiquement américain voir d’évoquer au détour d'un dialogue les fondations d’Hollywood… En remontant aux sources du capitalisme de ce pays, le film s’avère évidemment brûlant quand on le superpose aux faucons pétroliers de l’administration Bush au pouvoir. Trop évidemment peut-être ? Réduit à quelques protagonistes hyperboliques et, c’est d’emblée ce qui peut gêner dans cette œuvre, le film dresse efficacement la mise en place de ce système implacable. C’est d’une limpidité et d’une sécheresse qui toutefois ne sombre jamais dans le discours ou le démonstratif. Une qualité de traitement incontestable. Mais il est difficile de percevoir des audaces authentiques dans ce long-métrage. Si
Boogie Nights évoquait Scorsese et
Magnolia Altman, c’est cette fois sur les terres de Stanley Kubrick et Terrence Mallick que l’auteur choisit de braconner.
Il empreinte au premier un sens du cadre démoniaque, quelques blocs biens sentis comme son prologue muet façon 2001 et son final évoquant
Shining,
Lolita et
Eyes Wide Shut, tandis que la distanciation et le parcours du héros antipathique rappellera
Barry Lindon. Le second patronnerai plus aisément le montage elliptique et la dialectique entre nature et culture proche de
Days of Heaven, ainsi que l’utilisation ample du cinémascope. Je le confesserai tout de suite : ces deux metteur en scène ne sont pas forcément le fort à 100% de l’auteur de ces lignes… Et il est bien probable que les amateurs de ces cinéastes d’origine trouveront leur bonheur dans cette réactualisation formelle sommes-toute impeccable. Mais on peut aussi se demander ce qui pousse Paul Thomas Anderson à se livrer à un cinéma aussi plaqué ? Ce n’est hélas pas parce que son sujet est adulte, foncièrement, et son inspiration rigoureuse et sobre, que PTA fait ici un pas en avant significatif… Il y a toujours ce sentiment de se retrouver devant un élève studieux qui a sans doute assimilé avec un certain génie les matrices formelles des grands cinéastes. Il les réutilise dans une optique extrêmement fermée et mathématique, dans une pure illustration des situations. L’avantage c’est que contrairement à
Punch Drunk-Love et
Magnolia, on évite ici dans le traitement choisis l’hyperbolique de l’émotionnel, quand cette science du cinéma américain d’université se mettait au service d’une « obligation » d’être émue en sommes… Mais il n’y a toujours pas cette forme de cinéma spontanée chez PTA que l’on aimerait voir prendre forme au delà de son incontestable talent.
En dehors de ce fait et entre parenthèse, je noterai aussi plus généralement qu’ il y a quelque chose d’un peu désolant devant une petite série de « gros » films très solennels que nous propose le cinéma américain récemment et dont celui-ci est encore un avatar… Empreint d’une certaine nostalgie seventies, sans doute un hollywood frustré politiquement essaye t’il de donner son point de vue désabusé d'aujourd'hui sur ce qui était le nerf de la guerre il y a 35 ans, en revisitant les genres et postures d’alors :
Zodiac,
Munich,
No Country for Old Men et
There Will Be Blood font tous des constats las sur les système politiques et sociaux, sur l'écoulement du temps aussi (force du 7ème art en soit) et s’inscrivant au sein d’un pessimisme un peu mou et autosatisfait… Ce cinéma là nécessitait-il tous ces éloges, ou cette "lucidité" ne cache-t-elle pas une impasse créatrice où c’est fourvoyé le cinéma américain dit prestigieux et ambitieux de la décennie ?
S’il y a quelque chose qui fait exister et un peu vivre
There Will Be Blood et l’œuvre de PTA toutefois, voir arrive à toucher ici en filigrane si on est pas agacé, c’est sans doute sa thématique inconditionnelle de l’incommunicabilité et de l’autisme. Daniel Plainview, le héros, fait de son émancipation un moyen de se couper de tous les autres hommes, voir une liberté de jouir de la vie en autarcie de la société. Paul Thomas Anderson lui fabrique des artefacts de famille avec un fils qui lui-même deviendra sourd-muet, et un frère mystérieux surgissant en plein milieu du récit (avec ce très beau plan où la silhouette de ce dernier, apparaissant pour la première fois au loin, évoquera le héros de prime abord). Les passages avec ce frère sont sans doute les plus gracieux et beaux du film, que ce soit dans la relation qui se noue entre les deux hommes, que dans les évocations picturales proposées, tel le bain fraternel qui rappellera
Gattaca. La seconde figure du film, le pasteur incarné par Paul Dano (déjà assez autiste dans
Little Miss Sunshine), ne fera qu’accentuer cette idée d’individu seul avec lui-même. Séparé d’un frère jumeau dont on ne saura pas vraiment s’il est ou non le fruit d’une sorte de schizophrénie, la science de cinéma implacable de PTA se traduit sur ses personnages par une logique tragique et absurde de l’isolement extrémiste. Le final du film, face à face de régressif à décors aristos entre ces deux incarnations prend un goût de pathétique… La tristesse que balance Paul Thomas Anderson est un peu irritante avec tous ces personnages « en manque d’amour », une sorte de complainte appuyée mais aussi un peu dérangeante que l’œuvre du cinéaste fredonne derrière son scientisme cinématographique… Il y a un petit coté enfant gâté qui se mure émotionnellement, sujet reflétant aussi sans doute un chouille l’époque contemporaine. C’est au moins un cinéaste de son temps.
