Première réalisation cinéma de Justin Chadwick,
The Other Boleyn Girl peut nous laisser sur notre faim par sa très grande sobriété, quand on peut y voir plutôt les premiers pas mesurés d’un cinéaste qui cherche ses marques et refuse de s’engager dans une démonstration cinématographique, où feraient obédience la grandiloquence, le romanesque et la précision historique que l’on aurait trop tendance à désirer pour un tel sujet, celui de la cour du roi d’Angleterre et des intrigues de château.
Le titre français saurait d’ailleurs se faire l’écho de cette attente :
Deux sœurs pour un roi, qui semble mettre plus en avant l’idée d’un conflit amoureux tendu autour de la figure du roi Henry VIII – idée certes quelque peu corroborée par l’affiche, ambigüe, car disposant les sœurs Boleyn autour du roi – quand
The Other Boleyn Girl, avec ce mot « other », rend prépondérante la relation entre les deux sœurs, l’une et l’autre, agissant comme un système dynamique motivé par, et motivant lui-même les évènements du film dans une relation d’équilibre et de déséquilibre.
Car c’est au moment où l’une des sœurs Boleyn devient « l’autre fille Boleyn » que le film s’enclenche véritablement, divisant ce qui alors était un, comme un état innocent de l’enfance face au monde adulte, pétri de codes, de conventions, rongé par le calcul et l’arrivisme.
Déjà, dans les projets du père, Anne l’ainée (Natalie Portman) est vouée à un mariage d’intérêt, alors que Mary la cadette (Scarlett Johansson) sera l’autre, mariée à un fils de marchand. Situation normale, socialement déterminée, et renforcée par la cohérence des rôles de chacune avec leurs personnalités, l’ambition et l’intelligence d’Anne visant l’élévation sociale, la réserve et l’innocence de Mary, se satisfaisant d’un avenir modeste. L’irruption du roi (Eric Bana), en crise avec la reine Catherine d’Aragon (jouée par l’admirable Ana Torrent) qui ne lui donne pas de fils, et donc en quête d’une maîtresse, attise les convoitises et les ambitions, et entame le déséquilibre de la relation entre Anne et Mary qui ira grandissant avec les non-dits, les rumeurs et les présomptions d’intention. Et si ce déséquilibre ne suit pas une évolution linéaire (car il faut compter avec la complicité et l’amour des sœurs), il se répercute sur toutes les autres relations humaines, lançant le film dans la quête d’un équilibre ne pouvant qu’être atteint (ou retrouvé) au prix d’une rupture violente.
Là donc, où le film parvient à tirer son épingle du jeu, et à ne pas rester soumis à l’exigence de la narration, c’est par la grande mesure donnée à l’intrigue, réduite à la stricte nécessité du déroulement du film, et de la navigation de la qualification "other Boleyn girl" d’une sœur à l’autre. À partir d’une reconstitution de la Renaissance sans défaut et d’une photographie admirable, Justin Chadwick se retrouve libre d’exercer un travail tout en finesse de découpages du cadre avec des éléments de décor, travail qui confère au film son charme et sa subtilité, car non employé de façon formelle, mais purement contemplative, esthétique, comme l’écrin nécessaire au déploiement de la mise en scène et du jeu des parfaites et superbes actrices.
On profite réellement du superbe casting (franchement, Scarlett Johansson et Natalie Portman !, dans le même film !) à qui tout l'espace nécessaire est donné pour développer les personnages. Si les deux sœurs conservent leurs personnalités propres et évoluent plutôt selon un degré d'intensité (surtout Anne), c'est du côté du roi qu'il faut observer un réel changement de caractère, pris entre les deux sœurs, ses désirs, ses obligations, la nécessité de prendre des décisions, l'attente et la pression de la cour.
Chadwick les dépeint avec une lenteur psychologique agréable d'absence de démonstration mais sans dissimulation ; lenteur qui aura peut-être pour certains le léger défaut de lorgner du côté d'une certaine naïveté, laissant le sentiment d'un cinéaste qui ne prend pas son film à bras le corps, mais dissocie le fond de sa forme, reste distant et muet, juste observateur.
J'y verrai, au titre de l'élégance de
The Other Boleyn Girl, et de ses qualités esthétique et cinématographique évidentes, plutôt le souci de s'affranchir de facilités, et d'éviter l'enfermement dans le sujet. Chadwick affirme son statut d'observateur : il ne prend pas parti moralement (sinon sur le facteur initial de déséquilibre : l'arrivisme du père et de l'oncle), affiche une réserve quant à l'Histoire, réalité impossible à recréer et de laquelle nous ne pouvons excercer aucun jugement pertinent.
Les choses se déroulent comme elles doivent se dérouler, appartiennent à un système qui s'emploie, au travers des moyens concrets par lesquels il s'exprime, à trouver un équilibre. On ressent une forme de déterminisme, que l'on nuancerait en parlant plutôt de tension nécessaire, influant sur un déroulement qui n'appartient déjà plus à la volonté - la tristesse des destins piégés dans le processus social, soumis justement aux volontés individuelles.
C'est ainsi que Chadwick épure consciemment son intrigue pour faire émerger des moments de beauté (vous savez de qui je parle...) et de densité cinématographique qui n'auraient d'autre fin qu'eux-mêmes, alors en suspension sur le film, offerts au spectateur comme la promesse d'un souffle et d'une puissance à venir.
The Other Boleyn Girl, de Justin Chadwick, avec Scarlett Johansson, Natalie Portman, Eric Bana.
Sortie le 02 avril. Distribution : Wild Bunch.