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Céline Sciamma - "Naissance des pieuvres"
Sorties DVD
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![]() Naissance des pieuvres fait partie de ces météores qui illuminent de temps à autre un paysage français un peu terne, une pépite comme avait pu l’être Saint-Cyr de Patricia Mazuy, ou Innocence de Lucile Hadzihalilovic. Céline Sciamma partage avec ces réalisatrices cette singularité du regard porté sur l’adolescence ou l’enfance qui ne se réduit pas à la simple représentation d’un âge difficile et l’entraîne sur le sentier du fantasme et du rêve, en suivant les pensées sinueuses de ceux qui les vivent. Aussi, Naissance des pieuvres est-il un film à hauteur de fille dans lequel chaque image en épouse la perception, fidèle d’un bout à l’autre à la sensibilité adolescente. Plutôt que de coller à la représentation factuelle de la vie ordinaire de ses héroïnes et de risquer de tomber dans la crudité, le sordide et le malaise comme aurait pu le faire une Catherine Breillat, Céline Sciamma préfère restituer l’essence de l’adolescence, son mal être, en le métaphorisant. Insensiblement, dans une construction presque symphonique, elle part de la banalité du quotidien pour nous en extraire progressivement jusqu’à nous faire perdre prise avec le réel. En cela la splendide bande son électro envoûtante de Para One tout d’abord discrète, se fait de plus en plus présente, jusqu’à nous immerger dans une atmosphère définitivement éthérée, liquide et bleutée. Naissance des pieuvres s’intéresse à la réalité sans opter pour le réalisme, en un conte cruel de la jeunesse, sur les premiers émois de filles, leurs doutes, leur désarroi, leur révolte. ![]() Superbement écrit, il illustre la difficulté à trouver son identité au sein d’une société à la fois aliénante et prisonnière de l’apparence et obsédée de l’intégration au groupe, et met en relief les obstacles à conquérir sa différence, son indépendance vis-à-vis de la norme. La piscine et la nage synchronisée stigmatisent à ce titre une vie dans laquelle à l’instar d’une compétition sportive ; chacun se mesure constamment à l’autre, ne cesse de se construire sous le contrôle de son regard pour affirmer son appartenance, un affrontement d’autant plus amplifié lorsqu’on est une fille : nager le mieux, paraître la plus heureuse, être la plus belle, séduire autant que l’autre… Céline Sciamma finit par présenter l’emprise sociale comme un cauchemar dans lequel se débattent les personnages, choisissant ou non d’accepter les figures imposées. Quelle place subsiste t’il dès lors pour la pureté et l’idéal dans un univers d’automates qui n’autorise aucun particularisme ? S’affirmer en tant qu’individu distinct d’une identité purement grégaire, implique que l’on se refuse à n’être qu’une maille du tissu collectif et en tranchant avec le groupe, expose au risque d’en être tenu à l’écart et de se marginaliser totalement. Un peu comme Bergman avec Persona ou Altman avec Trois femmes (qui déjà employait l’eau et la piscine comme un élément de reflet essentiel), Céline Sciamma conçoit trois portraits de jeunes filles pour figurer symboliquement trois visions de la souffrance adolescente. ![]() De plus, le choix d’évacuer toute présence de parents et de ne faire apparaître que furtivement qu’une image négative des adultes, conduit à se focaliser sur cet univers des adolescentes livrées à elles-mêmes, aveugles au reste du monde, dans une incommunicabilité qui les confine, entre l’autarcie et l’abandon. Comme l’explique la cinéaste, la pieuvre du titre définit très bien par sa consistance et sa morphologie ondulante et humide cet état juvénile de métamorphose, entre la mollesse du corps et une écartèlement tentaculaire. Elle évoque tout à la fois la prédation, la séduction et l’attirance : le mollusque suscite la fascination et le dégoût et la dimension sexuelle de son animalité le place à la fois sous le signe de la monstruosité et de la sensualité (pour un peu on penserait presque à la créature de Possession de Zulawski). La pieuvre incarne donc en l’occurrence une difformité ou une incomplétude intérieure et secrète dissimulée ou occultée. Ce brouhaha mental qui mêle les tourments de l’âme aux tortures de la libido, abime de l’âge le plus pénible de l’existence, labyrinthe des pulsions, des déchirements et des conflits qui hantent une adolescence tiraillée entre le charnel et le spirituel. ![]() Porté par la grâce de ses trois jeunes actrices, Naissance des pieuvres est une rêverie désenchantée sur le vertige de la puberté et la douleur de grandir dans laquelle l'omniprésence de l'élément liquide entremêle la pureté transparente, la violence des sentiments, et les pulsions noyées. ![]() La copie du DVD est absolument parfaite : la définition de l'image, superbement contrastée, respecte très fidèlement la colorimétrie d’origine. Peu de suppléments en revanche. Outre une galerie photos et la bande annonce de rigueur, quelques très belles scènes coupées que Céline Sciamma a pourtant eu raison de ne pas intégrer au métrage définitif pour en ajouter à l’aspect métaphorique du film, ainsi que de très jolis moments de casting des 3 actrices principales. Naissance des pieuvres, de Céline Sciamma, avec Pauline Acquart, Louise Blachère, Adèle Haenel. Sortie DVD le 26 mars. Edité chez WE&CO/Optimale Céline Sciamma, Adèle Haenel et Pauline Acquart ont bien voulu répondre à nos questions et c'est ici Retrouvez d'autres articles sur Céline Sciamma : Autour de "Naissance des pieuvres" - Entretien avec Céline Sciamma, Adèle Haenel et Pauline Acquart
Commentaires
De : Nathako Je viens de voir le film, et je dois dire que tu exprimes très bien toutes les qualités et surtout les particularités de ce film. Merci pour ton analyse :) De : c'est ma première surprise-bornu Vraiment un très beau film à la fois universel ou presque et singulier ou presque tant les personnages prennent de suite forme et contenance (vie donc). Par contre le personnage de marie suit le chemin balisé naguère par l'Effrontée charlotte gainsbourg, c'en est troublant par moment (même la démarche s'en approche). Très beau film une superbe narration, des actrices remarquables et une musique de notre para one national au petit poil là aussi. De : ibis rouge Naissance des pieuvres est beaucoup plus sensuel et organique que trois femmes. C'est vrai que ce genre de film sans prétention est assez rare dans le paysage cinématographique français... De : Tônio Christi @ibis rouge: pouvez-vous préciser ce qu'est une film organique? Merci De : ibis rouge Le caractère organique du film provient de l'exposition, voire l'exhibition des corps qui prend beaucoup d'importance. L'évolution de la perception des corps sert de fil conducteur à la narration. En ce sens, le film de R.Altman qui a été mentionné n'est pas du tout organique. Insérer un commentaire : |
