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Bahman Ghobadi – "Les Chats persans" (avant-première)
Sorties salles
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La sortie tardive en cette fin d’année des Chats persans risque fort de pénaliser le film au moment du bouclage des traditionnels "tops de l’année" et c’est regrettable. Elle risque aussi, et c’est encore plus fâcheux, de freiner le succès commercial du film, dont le sujet est moins approprié aux vacances de Noël qu’Avatar ou Max et les maximonstres, par exemple. Les Chats persans ayant été présenté à Cannes, où il fut très remarqué, il eut été préférable qu’il sorte peu après le festival et "profite" ainsi de l’engouement médiatique pour la révolte populaire iranienne ayant suivi la réélection très controversée de Mahmoud Ahmadinejad à la présidence du pays au mois de juin. Le film de Bahman Ghobadi n’est pas frontalement politique, en tout cas pas partisan au sens où nous pouvons l’entendre dans nos démocraties occidentales. Mais il l’est déjà évidemment bien trop pour le régime des mollahs, en suivant, jour après jour, le parcours du combattant clandestin de Negar et Ashkan. Le crime de ce couple de très jeunes musiciens ? Chercher, par tous les moyens, à rejoindre Londres pour pouvoir y jouer sa musique au grand jour, ce qui leur est légalement impossible dans leur pays. Car c’est la première information donnée par le film : si vous voulez jouer de la musique en Iran, il faut le faire caché, à l’abri des autorités (point n’étant d’ailleurs besoin que cette musique épouse des formes occidentales pour cela). En soi, ça n’est probablement pas la plus vitale des libertés dont sont privés les Iraniens (encore que, comme le disait Nietzsche, "sans la musique, la vie serait une erreur"), mais ça en dit évidemment long sur la nature du régime… ![]() Negar Shaghaghi & Ashkan Koshanejad
En même temps qu’il marche dans les pas de ses personnages principaux, Les Chats persans est une formidable radiographie d’un Iran inconnu de nous (peut-être aussi de la plupart des Iraniens eux-mêmes), un véritable Iran underground, au sens le plus littéral du terme, c’est-à-dire souterrain *. On y découvre, stupéfait, toute une bouillonnante scène musicale obligée de se terrer dans des caves (ou, à l’inverse, sur les toits), parfois accessibles au bout d’un long dédale de tunnels. On est surtout stupéfait d’y découvrir des musiciens généralement tous très jeunes, si proches, dans l’esprit, des kids de Brooklyn ou de la banlieue parisienne. L’effet d’exotisme provient du fait qu’on entend, à Téhéran, les mêmes accords, parfois les mêmes mots (beaucoup chantent en anglais des textes souvent plus directement "politiques" que leurs homologues occidentaux), que dans les autres grandes capitales de la "sono mondiale". C’est d’autant plus étonnant que cette musique n’est évidemment pas diffusée en Iran, si ce n’est sous le manteau et au péril de la prison (dont sortent d’ailleurs Negar et Ashkan au début du film). Indie rock (acception quand même un peu large, qui peut là-bas inclure jusqu’à… Madonna !), folk, metal, fusion, blues, jazz-rock, hip hop… rares sont les genres musicaux made in Téhéran que Ghobadi ne nous fait pas découvrir. Et ce qui ajoute au grand bonheur du film, c’est tout simplement la grande qualité des chansons de ces musiciens, qui nous donne l’irrépressible envie d’un écouter davantage sur disque. Ou sur scène. Car, dans ce pays où, de fait, il ne peut pas exister un marché du CD, c’est bien la scène qui peut servir de tremplin à un début de notoriété, et donc à une possibilité d’exil, via la perspective de quelques dates de concert à l’étranger. C’est donc ce que visent nos deux héros, eux-mêmes indie rockeurs et en tout cas assez au fait des grands noms du genre en Europe et aux Etats-Unis (Ashkan rêve de jouer en Islande et d’y rencontrer Sigur Rós !), très vite flanqués d’un sympathique histrion (Nader) censé les aider dans leur quête (trouver des musiciens, organiser un concert avec le plus de monde possible, acheter des faux papiers…). Dans ce rôle, un surgissement d’acteur spontané (comme on le dit d’une génération), l’incroyable Hamed Behdad, d’une gouaille qui ferait passer Joe Pesci pour Jacques Santini ou Jamel Debbouze pour Patrick Modiano. Il recèle un potentiel comique qui explose particulièrement dans deux scènes très réussies : chez le faussaire (autre personnage haut en couleurs étonnant) et devant le juge. ![]() Au guidon de la moto, Ahmed Behdad
Ces scènes finissent de nous convaincre que Bahman Ghobadi a eu raison de jouer la carte de la "fiction documentée". A la base, en effet, Les Chats persans est la propre histoire de Negar Shaghaghi et Ashkan Koshanejad (avec une énorme différence quant à la fin du film, qui est peut-être le seul élément pouvant susciter de petites réserves), mais (re)mis en scène, avec des non professionnels jouant souvent leur propre rôle, avec beaucoup de justesse. Ce dispositif confère évidemment une grande force à un film tourné dans des conditions extrêmement précaires. Mais Ghobadi, ici dans un registre assez différent de ses précédents films (notamment Un temps pour l’ivresse des chevaux, qui l’avait fait connaître en 2000), a suffisamment de talent pour que son film n’en souffre jamais. Il joue au contraire très habilement de ce côté lo-fi et bricolé, en réalisant un objet cinématographique assez "impur", dont on perçoit qu’il doit servir aussi pour lui de "carte de visite" aux musiciens qu’il filme. D’où ces quelques intermèdes musicaux sous forme de quasi vidéo clips, parfois au-delà de la limite du kitsch (mention spéciale au morceau chanté par Hamed Behdad et sa chorégraphie aussi improbable que réjouissante). Le plus grand talent de Ghobadi est surtout d’avoir traité un sujet éminemment dramatique (la privation de libertés dans une démocratie factice) avec infiniment de grâce, une grâce qui, allez savoir pourquoi, car les deux films n’ont rien en commun dans leur propos, le merveilleux Chungking Express de Wong Kar-wai (les rêves d’exil occidental de Wang Fei, qui sait ?...). Si vous ne connaissez pas encore le cinéma iranien et/ou si le formalisme de Kiarostami et de ses disciples plus ou moins officiels vous effraie un peu, allez sans crainte à la rencontre de ces Chats persans, vous ne le regretterez pas ! * Il serait sans doute plus juste de parler surtout de Téhéran plutôt que de généraliser cette peinture d’une micro-société marginale à l’ensemble du pays.
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