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Ed Burns & David Simon - Sur écoute (The Wire) (série, DVD)

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Posté par Florence Sacchettini le 2009-12-21



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The Wire fut diffusé sur HBO entre le 2 juin 2002 et le 9 mars 2008 : 5 années pour 5 saisons, 60 épisodes, et au moins autant de personnages, policiers, dealers, consommateurs de drogue, ados et enfants des coins de rue (children of the corners (1)), dockers, politiques à la conquête du pouvoir local, professeurs des écoles à la recherche de leurs élèves, journalistes, comme le fut David Simon (2),  créateur de la série - au Sun, journal de Baltimore - pendant de nombreuses années. Si The Wire se déroule entièrement à Baltimore, Maryland ("Murderland"), dans une unité de lieu parfaite, la série accumule les personnages, les histoires et les points de vue pour poser une question : comment l’Amérique, si riche et dominatrice, a-t-elle produit des quartiers en complète déshérence, gangrenés par la drogue et la violence ? Cette question n’appelle pas une réponse simple, et le dispositif mis en place par la série vous paraîtra peut-être dédalesque : si vous perdez le fil (the wire), n’hésitez pas à consulter le site HBO.com qui publie, dans l’espace réservé à la série, une excellente page "Cast and caracters" ainsi qu’un très complet "Episode guide" (3). Mais soyez patient et confiant : la série tisse sa toile progressivement. Il vous faudra accepter le rythme imposé par les auteurs. The Wire a un tempo tout à fait particulier : la série n’est ni lente, ni rapide d’ailleurs, son flow, inspiré du jazz, du blues, ou du r’n’b, s’imposera à vous  et imprimera son rythme, qui ne joue ni du suspense, ni des rebondissements, mais déroule et accumule patiemment, progressivement, de nombreux niveaux narratifs comme autant de tableaux, d’abord disjoints, mais qui finissent par former une mosaïque à la fois complexe et éclairante. Il faut voir les cinq saisons, et vérifier que, comme pour les poupées russes, si chaque saison ou chaque épisode se suffit à lui-même, chacun contient toute la série. J’ai vérifié en regardant le premier épisode, après avoir vu les 60 épisodes consécutivement : tout y est déjà !

Dominic West
Dominic West

C’est la marque des oeuvres totales : The Wire est une somme, et qui plus est, un objet sans antécédent. Contrairement à, au hasard, Six Feet Under ou The West Wing, autres chefs d’œuvre que l’on peut rattacher aisément à un genre (respectivement, et même si c’est les réduire à peu de choses, le soap, et la fiction politique), The Wire est une série unique, en tout cas dans la production télévisuelle. C’est sans doute du côté de l’écrit journalistique et littéraire américain (4) que l’on trouvera des références à The Wire, pour l’inscription sociale, la précision du récit - toujours très renseigné - et les connaissances sociologiques. The Wire est d’abord éminemment politique et sociologique.
Sur le site de HBO, vous verrez que les personnages sont classés selon "l’institution", le groupe, le lieu auxquels ils appartiennent : The Law, The Street, The Port, The School, The Hall, The Paper (reprenant d’ailleurs le thème dominant des cinq saisons, chacune d’entre elles se concentrant plus particulièrement et successivement sur l’une des institutions - le travail de la police et la vie des rues servant de fil rouge) : autant d’espaces publics, autant de règles, autant de mondes, autant d’enfants, d’hommes et de femmes qui se débattent avec ces mondes et leurs règles du jeu. David Simon a, consciemment ou non, réalisé la mise en fiction des théories sociologiques de l’école de Chicago (5), où se trouve la plus grande Université américaine en matière de sociologie : dans The Wire, on filme les institutions totales (celles de la rue et de la drogue en sont des exemples parfaits, épurés, symboliques : pas de barrière ou de grille mais l’enfermement et la dépersonnalisation sont bel est bien là), les délinquants, les "considérés comme déviants", et les interactions internes à ces mondes et entre ceux qui y vivent. Comme l’a montré Erving Goffman, bien souvent, dans le monde de la Police, comme dans celui des Syndicats de dockers, ou de la Rue, le plus important est de sauver la face, afin de ne pas être stigmatisé, afin de se trouver une appartenance. La camera adopte la méthode de l’observation participante, préconisée par l’Ecole de Chicago : posée ou en mouvement, discrète, mais toujours à la bonne distance (à aucun moment, The Wire ne se rend coupable de complaisance, ni avec les flics, ni avec les voyous) elle filme pour observer, pour capter, et en répétant cette observation captivante, elle finit par dresser un portrait nuancé et approfondi des mondes qu’elle observe.
La série montre aussi les expériences que fait la politique de la ville, aux Etats-Unis, dans l’école notamment (6) et se permet même une expérimentation de fiction : un flic décide, pour protéger les habitants des quartiers de la violence de la délinquance, d’installer l’ensemble du trafic de drogue dans un seul et même bloc d’immeubles abandonnés. Cette utopie sociale, vite baptisée Amsterdam, fonctionnera un temps, jusqu’à ce qu’elle soit rattrapée par les caïds de la rue comme par l’institution policière. 

"The Wire / Sur écoute"

A ce niveau de lecture sociologique, s’ajoute une lecture politique et économique. Pour ne citer qu’elle - mais il faudrait pourtant parler de la saison 5, qui en ajoutant la contre-manipulation à la manipulation, brosse un terrible tableau des médias et de leur capacité à créer des événements de toute pièce, pour donner du monde une image purement fictionnelle, la boucle étant ainsi bouclé, The Wire atteignant son point de résolution, et de rupture -, la saison 2 est un merveilleux (et terrible) déshabillage de la mondialisation économique : vous allez enfin comprendre le rôle clef qu’y jouent les Ports et les containers qui se baladent de Baltimore au Havre (7), reliant drogue, prostitution et mafia. Mieux que dix cours d’économie (mille fois mieux) !

Enfin, et surtout, avec ces armes-là, avec son parti pris de démêlage des fils institutionnels, politiques, économiques, The Wire est un pur plaisir de fiction. Jamais l’ambition sociologique ne noie l’individu (8), jamais la vision totale de la ville, de la vie de la cité, de ses institutions n’exclue l’originalité des personnages, qui ne sont les porte-drapeaux d’aucune thèse : il n’y a pas d’archétypes sociaux dans The Wire. Barack Obama a rendu Omar Little (9) célèbre en déclarant qu’il était son personnage de fiction préféré. Voilà en effet une figure fascinante et inédite : tout à la fois ultra violent, justicier solitaire, homosexuel amoureux et blessé, épris de liberté et pris au piège. Mais on peut aussi citer Boobles, céleste clochard camé, Snoop, killer né(e ?), Proposition Joe, aussi appelé Prop’Joe, parrain obèse et flegmatique de la drogue, et Stringer, co-leader du trafic de drogue, en quête de légitimité, étudiant en économie à l’Université, tentant d’appliquer ce qu’il y apprend dans le Drug Business. 
La série filme admirablement les blacks et les blancs, et les autres ; use d’éclairages subtils pour colorer avec mille nuances les personnages et les lieux pourtant sordides, et se permet des moments de mise en scène totale, lyrique, exaltant les corps et leurs beautés, particulièrement quant elle filme l’intime, la relation sexuelle.

Wendell Pierce
Wendell Pierce

C’est une tragédie en cinq actes qu’a construit David Simon, mais une tragédie qui n’en serait pas vraiment une, car le pire, s’il advient régulièrement, n’est jamais sûr. Rien n’est joué d’avance, certains tuent, d’autres non, certains changent, d’autres non ; mais tous, ou presque, payent le prix de leur implication dans ce monde malade. La corruption, la quête de pouvoir, la soif de revanche sont au cœur de la Rue, comme de la Politique, du Journalisme, de la Police, et de la société toute entière. L’argent blanchi coule à flot, l’argent public est rare. Chaque épisode, tel le titre des différents chapitres d’un livre, telle une didascalie théâtrale, s’ouvre sur une citation de l’un de ses personnages. Ces phrases courtes, parfois définitives, résonnent comme autant de messages envoyés de Baltimore, pour nous dire que "le monde entier est un théâtre et que tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs" (10), à la recherche du rôle qu’ils doivent y jouer. The Wire ne fait pas la morale, mais c’est aussi une série hautement moraliste, qui affiche ses aspirations, en laissant à quelque uns de ses protagonistes des portes de sortie, pendant que, dans le monde qui continue de courir sa course folle, tout ne tient qu’à un fil (tout n’est pas si facile, tout ne tient qu’à un fil (11)).


1) The Corner est la première mini-série de David Simon pour HBO.
2) Aidé par Ed Burns, qui fut lui-même flic à Baltimore. Pour voir une interview - en anglais - de David Simon, voir le lien suivant. La retranscription écrite complète de l'entretien est imprimable, ce qui peut aider ceux, comme moi, qui ne sont pas complètement bilingues.
3) Cette offre existe pour l’ensemble des séries HBO, même lorsque leur diffusion est terminée. Les "episode guides" sont particulièrement intéressants, car ils reprennent en détail l’ensemble des informations sur chaque épisode : casting, scénario, auteurs, réalisateurs, et merveille des merveilles : bande son, avec TOUTES les références, et souvent la possibilité d’acheter les titres en ligne d’un clic (itunes). HBO.com. A ce propos, la bande originale de
The Wire, hors ses génériques, présente une caractéristique constante : toutes les musiques sont celles qu’écoutent les personnages, dans leur voiture, dans la rue, ou chez eux. Il n’y a pas d’illustration musicale.
4) Plusieurs scénaristes de
The Wire sont des romanciers : par exemple, Richard Price. 
5) Sur Wikipedia, vous trouverez une présentation synthétique de cette école, qui compte dans ses rangs Erving Goffman (traduit en France grâce à Bourdieu), ou Howard Becker, qui dans
Outsiders a "renouvelé l’approche de la délinquance en constituant un objet plus vaste, la déviance, qui inclut des comportements non conventionnels, comme ceux des fumeurs de marijuana et des musiciens de jazz. Cette approche consiste aussi à prendre en compte à la fois le point de vue des déviants et celui des entrepreneurs de morale et des agents de la répression". 4ème de couverture d'Outsiders, H. S. Becker.
6) A ce sujet, ceux qui veulent en savoir plus liront
La Politique de la ville aux Etats-Unis et en France, de Jacques Donzelot. La politique de la ville, c’est d’abord l’affirmative action, inventée aux USA.
7) Eh oui, Le Havre apparaît dans
The Wire
8) Merci MC Solaar,
Nouveau western.
9) Joué par le grand Michael K. Williams (actuellement à l’écran dans
La Route).
10) Merci Shakespeare.
11) Merci NTM.







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Commentaires
De : noodles

depuis que j'ai lu Nabokov j'ai un faible pour les notes en bas de page .... celles-ci sont sympa.... et la série c'est de la bombe !

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