
|
Lina Romay : mort d’une actrice et d’une muse
Dossiers/Hommages
|
![]() ![]() |
|
Lina Romay, la muse de Jess Franco s’est éteinte le 15 février 2012, des suites d’un cancer. Elle avait 58 ans.
Après la mort de sa première égérie Soledad Miranda en 1970, héroïne de Vampyros lesbos et Eugenie, Franco fit donc de Lina Romay sa nouvelle incarnation de cette femme-temple, cette déesse-femme adulée si caractéristique de son cinéma. Alors étudiante aux beaux arts et que son petit ami était photographe de plateau du cinéaste, Lina Romay rencontre Jess Franco en 1971. Il lui propose d’être figurante et est immédiatement frappée par cette fille qui "a quelque chose" (cf. interview de Lina Romay). Quelques mois plus tard, Franco, vint voir une pièce de théâtre dans laquelle elle jouait en catalan et lui propose un rôle… Ainsi commencera une collaboration de quarante ans, sur une centaine de films, qui s’arrêtera avec le dernier en date, le très expérimental, Paula, Paula en 2010. Si Lina Romay apparaîtra chez quelques autres comme Erwin Dietrich (qui fut producteur de Franco) ou Carlos Aured, sa carrière est quasi intégralement dédiée à celle de Franco. Celle qui, officieusement, participera volontiers à l’élaboration des films de son compagnon, passera aussi derrière la caméra et co-réalisera une douzaine de films (dont quelques pornos). La femme selon Franco change radicalement d'image avec l’arrivée de Lina Romay. Au désespoir innocent, distingué, presque pur de Soledad Miranda répond une autre sensualité. de Lina Romay : son érotisme se fait plus animal, plus primitif, libérant les pulsions les plus ardentes. Le féminisme de son cinéma se double d’une forme de libération instinctive et d’ode au pulsionnel. Lina Romay, plus qu’une actrice, plus qu’une compagne, devient LE moyen d’expression de Franco. ![]() Dans "La Comtesse noire"
Plus qu’une actrice, plus qu'une compagne, elle incarne les fantasmes du créateur, qui, tel un magicien, pourrait les matérialiser à l’écran grâce à une Lina Romay incroyable, semblant se donner intégralement dès que le cinéaste crie "moteur". S’offrir au cinéaste, s’offrir à la caméra, sans pudeur, passionnellement. Mais que l’on ne s’y méprenne pas : au delà du cinéma, il s’agit d’une forme d’acte d’amour passionnel et de foi en l’art de Franco, un acte dans lequel se déclare leur amour. Bien plus que son jeu d’actrice, c'est l’amour de Romay pour Franco qui s'exalte en un don perpétuel du regard, du corps et du cœur.
C’est une forme de symbiose qui s’opère entre Franco et sa compagne, le premier semblant lui dédier son cinéma, ne cessant de la filmer sous tous les angles, comme s’il restait à chaque œuvre une nouvelle parcelle de son corps à découvrir, un nouveau regard à saisir, et de sentiment à lui offrir. Elle, lui offrant toujours plus, se donnant totalement à son Art, ne regrettant rien de ses participations, acceptant aussi bien l’érotisme que la pornographie avec le même aplomb. La collaboration Franco/Romay fut donc bien plus que du cinéma, son apparition semblait une existence parallèle, comme si nous suivions leur vie à travers l’évolution des images. Jusque dans les années 90, Franco continuait de filmer le corps vieillissant de Lina avec autant d’amour. Et cette dernière le suit jusque dans ses dernières œuvres les plus expérimentales. ![]() Dans "Le Portrait de Doriana Grey"
Elle sera autant capable de jouer les possédées sexuelles tragiques (Les Possédées du diable, 1974) que les bonnes délurées (Célestine… bonne à tout faire, 1974), les prisonnières ou les gardiennes de prison dans quelques WIP (*) (Quartier de femmes, 1974, ou Greta, la tortionnaire de Wrede, 1977).
(*) WIP = Women In Prison, les films de prisons de femmes, genre florissant des années 70-80.Parmi ses rôles les plus marquants, celui de la comtesse Karlstein, vampire désespérée, dans La Comtesse noire (1973, aussi connu sous le titre moins poétique des Avaleuses dans sa version X), où l’érotisme du mythe du vampire est poussé à son terme puisque ce n’est plus l’absorption du sang mais celle du sperme qui conduit ses victimes à leur mort. La Comtesse noire est une œuvre à la fois sensuelle et morbide, dans lequel Romay joue magnifiquement ce mélange d’innocence et de perversité. L’actrice est aussi à l’aise en bourreau qu’en victime. On la regarde poursuivie par Alice Arno dans la désopilante variation que Franco fait des chasses du comte Zaroff, La Comtesse perverse (1974). Elle nous fascinera en obsédée sexuelle lorsque son sexe, d’une matière extra-terrestre, la rend "dépendante", dans le surréaliste et totalement fou Shining Sex (La Fille au sexe brillant, 1977, titre assez extraordinaire). Franco aime apparaître régulièrement dans ses films et lorsqu’il joue le rôle d’un prêtre obsédé par le vice dans cette incroyable fable sur le fanatisme et l’obsession sexuelle qu’est Exorcism, Lina Romay jouera volontiers le rôle de la victime torturée. Jamais peut-être n’aura-t-elle été plus belle que dans son double rôle du Portrait de Doriana Grey (1976), dans lequel ses masturbations frénétiques métamorphosent les orgasmes en douleurs terrifiantes, une de leurs plus belles collaborations et la preuve que la pornographie pouvait faire rimer l’infiniment petit avec l’infiniment grand, grand espace formel où le corps de Romay se faisait paysage abstrait. Franco aime filmer sa nudité, zoomer sur son sexe et le filmer comme un continent dont il n’aurait jamais fini de tout explorer. Ce pourrait être pervers et obscène mais c’était juste amoureux, hypnotique, parfois vertigineux. Il est presque inconcevable d’imaginer Jess Franco sans Lina Romay. Il est infiniment triste de penser que la fusion est rompue. On les pense un peu comme un couple parfait, un symbole majestueux de contre-culture et de liberté totale. Romay et Franco, sont irrémédiablement liés comme une osmose parfaite de l’art et de la vie, comme une incarnation sublime de l’amour fou.
Commentaires
De : Jimmy Beaulieu Merci pour ce superbe dernier paragraphe. De : Scotty Caplan Sublime article..... Insérer un commentaire : |
