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Mort du scénariste et réalisateur Eduardo de Gregorio


Posté par Cyril Cossardeaux le 2012-10-17



 
C’est malheureusement dans une certaine indifférence qu’est mort il y a quelques jours, le 13 octobre 2012, à Paris, sa terre d’adoption depuis une quarantaine d’années, le scénariste et cinéaste argentin Eduardo de Gregorio, âgé de 70 ans.
Il fit partie des nombreux artistes qui fuirent l’Amérique latine lorsque celle-ci tomba, pays par pays, sous le joug des dictatures militaires. La nature des films qu’il écrira et/ou filmera plus tard montrera que son univers créatif n’était probablement pas très compatible avec l’ordre moral des juntes au pouvoir. Jeune cinéphile très influencé, comme des milliers à travers le monde à cette époque (les années 60) par les Cahiers du Cinéma, il finira par être l’un des scénaristes et collaborateurs fétiches de l’une de ses grandes figures historiques, Jacques Rivette. Mais il débuta sa carrière européenne d’abord en Italie (dont sa famille était originaire, comme tant d’Argentins) et ses débuts furent un coup de maître, puisque sa collaboration avec le réalisateur Maurizio Ponzi (dont c’était aussi le premier film !) sur I Visionari leur vaudra le Léopard d’or de Locarno en 1968.
Deux ans plus tard, Bernardo Bertolucci fait appel à lui pour l’adaptation d’une nouvelle de son illustre compatriote Jorge Luis Borges, rebaptisée à l’écran La Stratégie de l’araignée. Toujours en Italie et la même année, il tient un petit rôle dans l’adaptation d’Othon de Corneille par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub (Les Yeux ne veulent pas en tout temps se fermer, ou peut-être qu’un jour Rome se permettra de choisir à son tour) (*).

Marie-France Pisier, Bulle Ogier et Leslie Caron dans "Sérail"
Marie-France Pisier, Bulle Ogier et Leslie Caron dans "Sérail"

Revenu à Paris, où il avait déjà séjourné plus jeune, de Gregorio débute sa fructueuse collaboration avec Rivette, avec qui il partageait la passion des "héroïnes", leurs films donnant davantage le premier rôle aux femmes qu'aux hommes. D’abord sur un film qui restera à jamais un fantôme (on est chez Rivette, après tout…), Phénix, qui était destiné à Jeanne Moreau et que l’on peut lire aujourd’hui quasiment comme un roman, édité par les Cahiers il y a une dizaine d’années (avec deux autres scénarios non tournés – en tout cas tels quels – de Rivette). Puis c’est l’aventure de l'un des plus grands et libres films des folles années 70, Céline et Julie vont en bateau, coécrit avec ses interprètes féminines, Juliet Berto, Dominique Labourier, Bulle Ogier et Marie-France Pisier. Avec Rivette, il écrira également ce qui devait être la quadrilogie des "Scènes de la vie parallèle", qui ne verra finalement qu’à moitié (ou plus ou moins) le jour. Les deux seuls films correspondant réellement au projet de départ (les épisodes 2 et 3), Duelle (à nouveau avec Juliet Berto et Bulle Ogier) et Noroît (avec Bernadette Lafont et Geraldine Chaplin) connaîtront un destin commercial contrarié (Noroît ne sortit même jamais vraiment en salles). Merry-Go-Round, quant à lui, ne correspond pas complètement au projet d’épisode 4 mais plutôt au souhait formulé par sa comédienne, Maria Schneider, de tourner avec Joe Dallesandro, et ne fit qu’un bref passage en salles. Quant au premier épisode, une love story qui s’annonçait intrigante (elle réunissait Leslie Caron et Albert Finney), elle fut avortée par les soucis personnels de Rivette à l’époque, mais laissera beaucoup plus tard une trace dans Histoire de Marie et Julien.

Bulle Ogier dans "Aspern"
Bulle Ogier dans "Aspern"/div>

Comme Bertolucci l’avait deviné, il y a des influences borgesiennes dans l’œuvre de de Gregorio (qui font parfois penser à celle de son voisin chilien Raúl Ruiz, notamment dans les premiers films de ce dernier), mais aussi (et ça n’a rien d’incompatible, bien au contraire), des traces de l’univers d’Henry James. C’est d’ailleurs l’écrivain américain qui avait directement inspiré Céline et Julie (en plus de Lewis Carroll). On peut en trouver des traces dans le premier film que de Gregorio réalise en 1976, Sérail, pour lequel il retrouve d’ailleurs plusieurs comédiennes "rivettiennes" (Bulle Ogier, Marie-France Pisier et même Leslie Caron, qui faillit l’être). Mais il ira jusqu’à adapter James pour son troisième film, en 1985, tourné au Portugal (là où Ruiz tournait ses films au même moment, lui aussi…), Aspern (tiré des Papiers d’Aspern), à nouveau avec Bulle Ogier, mais aussi Jean Sorel et Alida Valli (que de Gregorio avait connue sur le tournage de La Stratégie de l’araignée). Entre ses deux films, de Gregorio s’était essayé en 1981 au thriller politique assez borgesien, La Mémoire courte (encore avec Bulle Ogier mais Nathalie Baye, Philippe Léotard et Xavier Saint-Macary), que l’on peut d’ailleurs presque envisager comme une nouvelle adaptation du Thème du traître et du héros (qui avait déjà inspiré La Stratégie de l’araignée), écrite avec son compatriote Edgardo Cozarinsky, au parcours assez proche du sien.
Même si ses propres films n’ont jamais rencontré qu’un succès d’estime, il en réalisera encore deux : Corps perdus (1989), tourné dans son Argentine natale avec Laura Morante et Tcheky Karyo, et Tangos volés, avec Sylvie Testud et Guy Marchand dans un rôle de chanteur de tango qui lui allait évidemment comme un gant, film sorti le 24 avril 2002 et passé totalement inaperçu, étant donné ce qui s’était passé en France trois jours auparavant…

Jacques Rivette et Hermine Karagheuz dans "La Mémoire courte"
Son ami Jacques Rivette fut aussi acteur occasionnel pour Eduardo de Gregorio, dans "La Mémoire courte", aux côtés d'Hermine Karagheuz

Le lien de de Gregorio avec les Cahiers du Cinéma ne se limitait pas à Rivette puisqu’il fut aussi scénariste du premier long-métrage de Jean-Louis Comolli en 1975, La Cecilia, d’un téléfilm de Charles Bitsch en 1981 (Le Marteau-piqueur), et du joli film d’Alain Bergala en 1987, Où que tu sois. Sans compter qu'il écrivit d’ailleurs aussi son propre Corps perdus en collaboration avec Charles Tesson, autre grande figure des Cahiers des années 80-90. Et qu’il travailla aussi très souvent en collaboration, pour ses films et ceux des autres, avec Suzanne Schiffman, qui n’écrivit jamais dans la revue mais fut une figure incontournable de la Nouvelle Vague (comme scripte puis comme assistante-réalisatrice et scénariste).


(*) Film qui occasionnera sans doute la plus célèbre insertion publicitaire de l’histoire des Cahiers du Cinéma lorsque Marguerite Duras s’y fendra d’un péremptoire "Soyez pas cons, allez voir Othon !". Ce qui rimait mieux que le titre original choisi par le couple Huillet/Straub…


[EDIT] Depuis quelques jours circule un appel aux dons pour inhumer dignement Eduardo de Gregorio assez tragique et que nous nous devons évidemment de relayer (s'il n'est pas trop tard). Cet appel au secours en dit malheureusement très long sur la situation financière des artistes qui choisissent de tracer leur route sans se laisser guider par les lumières aveuglantes du box-office...


Le Cinématon de Gérard Courant consacré à Eduardo de Gregorio en 1986 :





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