Accident marque sans doute un tournant important dans la carrière de Soi Cheang, non seulement parce qu'il s'agit du premier film du réalisateur à bénéficier d'une sortie en salle dans l'hexagone (De l'importance de se faire produire par Johnnie To) mais aussi parce qu'il marque une évolution notable par rapport à ses œuvres précédentes.
Le cinéma de Cheang semblait jusqu'ici surtout marqué par une certaine surenchère dans la violence et/ou le gore mais aussi par une outrance antiréaliste dans la pure tradition des films de genre de catégorie III made in HK (la catégorie III équivalant là-bas à nos "interdits aux moins de 16 ans"). On était donc a priori assez éloigné de l'épure stylisé typique des productions Milkyway, épure que l'on retrouve pourtant bien dans Accident. Si on a pu croire que le cinéaste n'avait aucunement vocation à rejoindre l'écurie de Johnnie To c'étant en oubliant que To lui même n'a pas renâclé sur ce type d'ingrédients dans le passé.
Tout d'abord spécialisé dans le film d'horreur, Cheang s’est fait remarquer en 2007 avec
Dog bite Dog un polar sombre et nerveux, assez éprouvant mais diablement efficace dans la droite lignée de Ringo Lam. Son film suivant, lui aussi disponible en DVD français, le décevant
Coq de combat (adaptation d'un manga du même nom) empruntait les mêmes sentiers : les 2 films sont centrés sur des personnages de chiens fous, tueurs outranciers et ultra violents, machines à tuer complètement déshumanisées.
Accident prend tout ça à rebours. On se penche cette fois sur un tueur qui ne se fait pas appeler "le cerveau" par hasard. Raisonné, calme et minutieux, il n'a qu'une obsession : ne laisser aucune trace en maquillant ses meurtres en accidents. C'est la première bonne idée du film puisqu'évidemment, le calme et la minutie du personnage ne peuvent que contaminer la réalisation. Cheang ne filme plus l'action de façon énergique, brutale et outrancière mais se focalise sur la préparation et la mise en place des dispositifs complexes imaginés par "le cerveau" pour faire surgir ces fameux "accidents". Leur mise en scène, puisque c’est bien de ça dont il s’agit, fait tout l’intérêt de la première partie du film. En cela il rejoint parfaitement To chez qui l'attente avant l'action est souvent plus importante que l'action elle même.
Parfait control-freak qui va jusqu'à aménager son appartement avec de nombreux miroirs de telle sorte qu'il peut en contrôler le moindre recoin "le cerveau" accorde de l'importance au moindre détail de façon quasi obsessionnel.
Ce sens du détail trouve son écho dans la narration du film. Le moindre objet peut ainsi jouer le rôle de nœud narratif en influant sur la suite du récit mais peut aussi se révéler plus éloquent qu'un long dialogue. Ainsi un plan sur une montre cassée suffit à faire le lien entre notre tueur et la femme qui trouve la mort dans un accident de voiture lors du prologue.
Autant dire qu'Accident n'est pas le genre de film à regarder d'un œil distrait sous peine d'être rapidement perdu devant sa seconde partie.
Les mécaniques les plus précises étant souvent les plus fragiles la belle machine mise en place par "le cerveau" ne pouvait pas ne pas se gripper. C'est la qu'apparait la 2ème bonne idée du film : Cheang montre alors assez ironiquement que le perfectionnisme maniaque du "cerveau" porte en lui les germes d'une paranoïa destructrice. A force de réorganiser le monde pour créer des "accidents" notre tueur ne peut qu'être désemparé lorsque le réel se rappelle à lui et lui échappe.
C’est à ce moment que le film prend une ampleur inattendue. Si on voit bien ce que To a pu apporter (directement ou indirectement) au film il est indéniable que Cheang fait alors preuve d’une réelle singularité. On pense ici au Coppola de
Conversation secrète ou au De Palma de
Blow Out. La minutie et la précision laisse alors la place a quelque chose de plus flottant, de plus évanescent et c’est sans doute dans la tension entre ces 2 pôles antagonistes qu’
Accident puise sa réussite.