Sorties salles Posté par Benjamin Cocquenet le 2012-07-24
Tentative de rencontre salvatrice d'un cinéma anglais qui fait le grand écart entre réalisme social et tentation d'une épouvante "moderne", Kill List est ce qui est arrivé de mieux sur l'île depuis The Descent.
Au régulier spectateur du cinéma anglais, tout semble, en premier lieu, familier: une banlieue anglaise, un suburb avec ses briques rouges, ses quelques commerces et l'indispensable tripot ou viennent se saouler les hommes, sous les caprices d'un soleil incertain, d'un ciel définitivement un peu gris.
Chômage, précarité et "petites frappes"… Une tension sociale de tous les instants qui explose souvent en conflits familiaux, en défis d'autorité. Kill List démarre comme le meilleur de Ken Loach, celui de Raining Stones, saisissant avec un réalisme sec, une banalité presque effrayante, l'effritement de vies sous menace permanente d'explosion. Œuvre à retardement, qui "met sous pression", Kill List nous vous lâchera dès lors plus, s'annonçant comme une "épreuve de force" pour le spectateur, esseulé d'avoir été tant sollicité.
Neill Maskell
L'une des premières surprises de ce grand film de terreur : prendre tout cela très au sérieux, faire confiance en un sujet pourtant fou, idéal chemin sinueux pour emmener ce cinéma britannique très identifié vers des territoires encore inexplorés. Si de nombreux signes nous permettent d'évoluer en "terrain connu", l'œuvre opère comme un glissement audacieux pour le confronter à une autre grande tradition anglaise: celle de la peur, du frightened. Un voyage littéraire et pictural dans l'épouvante anglaise pour un "certain cinéma", qui entame dès lors, comme Alice, un voyage au pays de merveilles qui sont autant de cauchemars.
Avec sa réalisation anxiogène, entre fatalisme social et déterminisme de personnages, toute l'œuvre semble vouée à un destin tragique, mais qui nous aura abandonné, seul et apeuré, dans les bois touffus de la campagne anglaise, entre sabbat et sorcellerie. Animé de cette double fatalité, Kill List est un film d'une grande noirceur, une machine perverse qui se met en route dans le seul but de contraindre ses personnages et son spectateur au diktat de sa destinée : ce sera noir. Black is black. "Ça va mal tourner" est la phrase qui revient le plus à notre conscience de spectateur…
MyAnna Buring
Sous le poids d'un réalisateur démiurge et manipulateur qui se joue de leur devenir, les personnages explosent en révolte, coups et sanglots, avec une énergie hystérique qui semble contaminer le film et lui faire perdre pied. Le cinéma de Ben Wheatley fonctionnerait en deux temps, entre aspect frontal de la violence et dissémination d'un épais mystère. Tout en "crescendo", le dispositif devient un coup de maître puis un coup de semonce, dans une folle dernière partie. Une séquence de "transe" qui vient clore parfaitement la grande messe macabre de Ben Wheatley.
Commentaires
De : jacques d.
Bravo et merci de vous y être collé d'autant plus que ce film a une sortie nationale relativement discrète au regard des locomotives parcourant à vive allure le circuit des distributeurs (et, certes, des locomotives il en faut).
En sortant de la projection, je me disais, en effet, entre Ken Loach (le néo-réalisme anglais, mais peut être y a-t-il d'autres réalisateurs grands bretons plus proches encore de cela que le vieux Ken devenu réalisateur de sit-coms pour Channel 4) et, en forçant (nettement) le trait... "cannibal holocaust" ! Avec un soupçon du Lynch de "Twin Peaks". Et je me disais aussi que ce Ben Wheatley mériterait d'être australien. A votre commentaire, j'ajouterai que le film est porté par une poignée d'acteurs excellents. Vraiment excellents.