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Entretien avec Pierre Carles à propos de "Choron dernière"

Entretiens
Posté par Cyril Cossardeaux le 2009-01-22



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Depuis ses réalisations grinçantes sur les connivences politico-médiatiques (ou médiatiques tout court), Pas vu à la télé, Pas vu, pas pris puis Enfin pris ?, c’est peu dire que Pierre Carles n’est pas franchement le bien venu dans les chaînes de télé françaises…
Ça ne facilite pas toujours la réalisation de ses projets au quotidien mais lui permet en revanche d’œuvrer en toute indépendance et de réaliser des films sur des sujets soigneusement évités par les grands médias. Le dernier en date : un hommage cent fois mérité à Georges Bernier, autoproclamé Professeur Choron. Professeur en rien, sinon en déconnade iconoclaste et en dynamitage de la presse française avec l’invention d’
Hara Kiri, puis Charlie Hebdo (un Charlie Hebdo n’ayant plus grand rapport avec l’actuel…).
Choron dernière est bon (lire notre critique à ce sujet), Choron dernière est toujours dans les salles (précipitez-y vous et découvrez un personnage assez unique) et Pierre Carles répond amicalement à nos questions, ici-même !

Pierre Carles croqué par Charb



Vous avez commencé à filmer Choron avant sa mort. Quand et comment vous est venue l’idée de le faire et aviez-vous dès le départ un projet de long-métrage ?
Avec le dessinateur Martin et un ami caméraman, Eric Maizy, nous avons filmé Choron à cinq ou six reprises en 2003 et 2004. Mais nous n’avions pas à l’époque de quoi faire un film. Puis Choron est mort en janvier 2005. C’est en visionnant des archives qu’il nous avait signalées, pour certaines inédites, que nous nous sommes aperçus qu’il y avait matière à faire un long-métrage autour de Choron, d’Hara Kiri et de Charlie Hebdo.

Est-ce que sa mort et la façon dont elle a été relayée dans les médias ont modifié le projet initial ?
C’est sur tout le fait qu’il a été écarté de la photo de famille de Charlie Hebdo par Philippe Val, avec le concours d’anciens d’Hara Kiri, qui est révoltant. Juste avant de mourir, Choron s’offusquait de cette réécriture de l’histoire. Il aurait voulu se venger. Nous l’avons fait à sa place, d’une certaine manière, en allant interpeler Val, Cabu, Wolinski et Cavanna à ce propos.

Compte tenu de votre histoire particulièrement compliquée avec l’actuelle équipe dirigeante de Charlie Hebdo, comment est-il même possible que vous ayez pu interroger, même très brièvement, Val, Cabu et Wolinski ?
Ce sont deux comparses, Xavier Naizet et Antoine Sabatier, qui ont posé les questions embarrassantes en se présentant comme des journalistes provinciaux ou perçus comme tels. On voit d’ailleurs le mépris avec lequel Val les traite, notamment dans la séquence tournée au festival de la BD d’Angoulème.

Est-ce que, réellement, vous attendiez d’ailleurs une autre attitude de leur part ?
Non, on savait à peu près ce qu’ils allaient dire, sauf en ce qui concerne Cavanna, dont les propos ont constitué une heureuse surprise pour nous. Mais le plus intéressant, c’était la manière dont nos interlocuteurs allaient dire les choses. C’est plus "parlant" que la teneur même de leurs propos. On voit bien, par exemple, que Val manque totalement d’humour, d’auto-dérision, qu’il adopte un comportement très autoritaire avec l’interviewer, à l’opposé de l’image libertaire que le lecteur peut avoir du journal qu’il dirige.

Le témoignage de Cavanna est particulièrement poignant. Dans quel contexte son interview a-t-elle été réalisée ?
L’entretien s’est déroulé dans les locaux de Charlie Hebdo. C’est Xavier Naizet et Eric Maizy qui lui ont posé les questions. A deux pas du bureau de Philippe Val.

Il fait vraiment l’effet d’un "otage" s’efforçant de faire mine que "tout va bien aujourd’hui à Charlie" mais on sent que son cœur gros n’y est pas du tout… Pensez-vous que cette interview a contribué à sa spectaculaire prise de distance avec l’actuelle direction dans les colonnes mêmes de Charlie en décembre dernier ?
C’est surtout l’affaire Siné qui a été le déclencheur pour Cavanna. Ça sautait aux yeux à ce moment-là que le journal n’avait plus rien à voir avec celui qu’il avait créé avec Choron .



Plus globalement, y’a-t-il des archives que vous vouliez montrer et que vous n’avez pas pu intégrer dans le montage final ?
Aucune. Ou alors des archives que nous n’avons pas retrouvées, comme le tour de chant du professeur Choron à l’Olympia. Mais le film n’étant pas produit par la télévision, nous n’avions aucune raison de nous fixer des limites ou de nous autocensurer. Notre liberté était totale.

Que reste-t-il de Choron aujourd’hui ou de son "héritage" ? On a l’impression qu’il faut plutôt le chercher au Groland, avec une dimension politique peut-être plus directement critique que celle de Choron…
Il reste surtout Vuillemin. C’est lui qui incarne le mieux, me semble t-il, l’esprit de Choron de nos jours. C’est notre Reiser actuel. Il ne faiblit pas, il est toujours aussi mordant, il est vivant, profitons-en.

Est-ce que, pour vous, Siné Hebdo se situe dans l’esprit de Choron ou est-ce encore trop "respectable" ?
J’apprécie Siné, je trouve formidable son augtobiographie (Ma vie, mon œuvre, mon cul), moins Siné Hebdo, qui n’est pas le digne héritier de Hara Kiri Hebdo. En demandant à des vedettes du showbiz comme Guy Bedos, Isabelle Alonso, ou Christophe Alévèque d’écrire dans le journal, Catherine Sinet et Siné en ont fait un journal somme toute banal, peu décapant. On dira que dans Hara Kiri il y a avait aussi des vedettes du showbiz en guest star, dans les romans-photos par exemple, mais ce ne sont pas eux qui faisaient le journal. C’était Cavanna, Choron, Gébé, Reiser, Delfeil de Ton… Siné devrait aussi se méfier de Michel Onfray. Quand j’ai lu la chronique d’Onfray sur les jeunes de Tarnac dans Siné Hebdo, j’ai eu l’impression de lire du… Philippe Val. Lancer un journal pour s’y retrouver en compagnie d’un clone de Val, je ne vois pas trop l’intérêt. Alors qu’il existe des chroniqueurs subversifs comme Philippe Person, Alain Turgeon, Pierre Merejkowsky, Marc-Edouard Nabe, pour n’en citer que quelques uns. Ce sont eux que l’on devrait lire dans ce journal. Ou même Virginie Despentes. La seule force de Siné Hebdo, ce sont quelques dessins que l’on ne voit pas ailleurs. Comme ceux de Vuillemin.

Le film donne franchement l’impression que, quand il se voulait plutôt "moralisateur", Choron pouvait vite filer assez "réac". En particulier, son couplet très surprenant sur la valeur du travail, qui étonne dans un film signé de l’auteur de Danger Travail et Voulem rien foutre al pais ! Est-ce que vous vous êtes posé la question de conserver ou non ses séquences, au risque d’écorner un peu le "mythe" ?
Choron pouvait en effet tenir des propos très "réacs", auquel il était difficile d’adhérer, notamment sur le travail. Mais cela s’explique facilement : chaque fois qu’il entendait du préchi précha, des couplets moralisateurs, comme par exemple "il faut déserter le travail, on souffre trop au boulot", il en prenait immédiatement le contre-pied. De même que s’il avait entendu le slogan "travailler plus pour gagner plus" ou "c’est génial le travail, on s’épanouit au boulot", il aurait immédiatement dit l’inverse. C’est en fait le catéchisme, les curés qui l’insupportaient, qu’ils soient pro-travail ou anti-travail. L’une des forces d’un Choron, c’était de détecter le discours ambiant et de le contrer aussitôt. En se montrant parfois de très mauvaise foi.

Choron dans une église, eh oui !


Pour ce film, votre démarche de cinéaste était-elle proche de celle que vous aviez eue sur La Sociologie est un sport de combat ou était-elle complètement différente ?
Dans les deux cas, je joue d’une certaine manière le rôle de passeur. J’essaie de faire partager au spectateur le plaisir que m’a procuré la découverte de l’œuvre de Bourdieu ou de Choron, même si elles ne sont pas de même nature.

Comment réussissez-vous à fonctionner économiquement en marge du financement des télés ?
En faisant des films avec peu de moyens, en faisant appel au système D, en bidouillant avec quelques complices. Avec le travail infatigable, aussi, d’Annie Gonzalez (sauf sur Choron dernière, où c’est Muriel Merlin qui a pris le relais), qui réussit à trouver un minimum de financement pour faire en sorte qu’un film peu désiré par le système existe. Et le soutien, du moins jusqu’à présent, de beaucoup de salles art et essai, comme le réseau Utopia dans le sud de la France, le cinéma Eldorado à Dijon, le Diagonal à Montpellier…

Quels sont vos projets immédiats ou plus lointains ?
Les plus avancés :
Ni vieux, ni traîtres (suite et fin), où il est question de lutte armée en France dans les années 70/80 et, entre autres, du parcours de Jean-Marc Rouillan du groupe Action Directe.
Juppé, le retour (2006), un remake de Juppé, forcément… (1995), qui dévoile comment la presse présélectionne les candidats aux élections et ne laisse pas le choix aux électeurs. Pour la petite histoire, la région Aquitaine, dirigée par le PS, bloque une subvention pour ce projet votée en 2008 par un comité d’experts.
Mais également :
Fin de concession, un autre film de critique des médias où l’on s’interrogera sur la légitimité de la concession de TF1. Ne faudrait-il pas fermer cette chaîne puisque sa concession a été renouvelée automatiquement depuis la privatisation en 1987, ce qui n’était pas prévu initialement par le législateur ?
Ho, Hé, Hein, Bon !, un portrait du chanteur Nino Ferrer réalisé à base d’archives.

Y’en a-t-il qui vous tiennent particulièrement à cœur mais que vous ne pouvez pas mener à bien faute d’argent ?
Oui, mon projet de film sur Patrick Poivre d’Arvor qui pose de gros problèmes juridiques même si je dispose d’ores et déjà de toutes les archives pour le réaliser. Ou des films qui nécessiteraient des moyens d’enquête dont je ne disposerai probablement jamais. C’est là que peut se nicher l’auto-censure : on s’interdit inconsciemment de développer des projets qui demanderaient trop de moyens. Mais pour rien au monde je n’irais demander la permission à la télévision de faire des films. Ni même aux institutions, d’ailleurs. S’ils veulent contribuer à leur financement, pourquoi pas, mais les contrôler, ça, sûrement pas.

Quel est aujourd’hui votre lien avec Acrimed et Le Plan B ?
Je prépare actuellement pour Le Plan B l’édition dvd d’un programme de courts métrages intitulé Le Temps des bouffons et cie (ou 3 petits films contre le grand capital). Des films autoproduits, des détournements de commandes, à caractère pamphlétaire, assez radicaux. Et plutôt drôles, ça c’est fondamental.




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