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Fernando Meirelles - "Blindness" (Avant-première)
Sorties salles
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![]() La perspective du chaos persiste à nourrir l’inspiration des créateurs et d’imprégner un Art qui, de l’apocalypse peinte à l’apocalypse filmée, s’est fait le témoin des phobies de fin du monde, poursuivant une vigoureuse traduction de notre peur du néant, de notre disparition. Accentuée par les menaces terroristes, les phénomènes collectifs incontrôlés, les catastrophes naturelles et autres désastres écologiques, l’entrée dans le deuxième millénaire génère chez les cinéastes un remarquable espace de réflexion, quelque part entre la métaphysique et la géopolitique ; il touche tout autant à la nature humaine et la mort du Sacré, qu’à l’interrogation sur la notion d’état, de pouvoir des gouvernements. Ces oeuvres reflètent en cela parfaitement nos angoisses les plus contemporaines. Ainsi, dans Blindness, l’adaptation du roman de José Saramago L’aveuglement, cette hantise prend la forme d’une épidémie de cécité contagieuse, que les citoyens se transmettent les uns aux autres. L’état d’urgence est déclaré et pour éviter que ne se répande le fléau, les malades sont mis en quarantaine dans un hôpital désaffecté, alors que le mal s’étend déjà à l’extérieur. Cependant une femme semble avoir réchappé à la maladie et suit son mari docteur, le seul à savoir qu’elle voit. Blindness s’inscrit donc d’emblée dans le domaine de la parabole : la ville n’est pas définie et pourrait-être n’importe quelle métropole sur une terre de décombres, une terre poubelle, comme la « zone » de Stalker. De la même manière, en refusant un nom à ses personnages (ils sont « Le docteur », « La femme du docteur », « Le roi du dortoir 3 »), Saramago rejette tout aspect anecdotique pour conférer à ses héros, anonymes fondus dans la foule tout autant qu’individus à part entière, le statut de miroir de l’homme en général. Ce climat de fin des temps renvoie d’autant plus au remarquable film de Cuaron Les fils de l’homme qu’il mêle avec autant de bonheur noirceur du message, poésie et lyrisme. La vision futuriste de Blindness, comme dans Les fils de l’homme, n’est qu’une simple amplification de notre présent, qui extrapolerait sur les années à venir, et dans lequel seul l’élément perturbateur métaphorique appartient à l’imaginaire pur, comme catalyseur et révélateur de nos maux. ![]() Certes, la réalisation de Meirelles n’est pas aussi brillante et virtuose que celle de Cuaron, mais elle opère également sur un registre plus intime et symbolique dans lequel la forme, plus théorique au risque d’être répétitive, recherche une constante osmose avec son sujet, autour de la sensation de cécité : surexposition, flous, silhouettes floutées, décadrages et autres abstractions. Cet aveuglement-là ne plonge pas dans les ténèbres, mais dans une surbrillance constante, un éblouissement qui nous empêche de distinguer les formes. A l’arrivée, l’esthétique de Blindness est atteinte du même Mal que ses personnages baignant dans une lumière blanchâtre, dans un univers débarrassé de ses couleurs. L’image nous aveugle, obstrue la vue, nous crée des obstacles, et capte simultanément notre attention sur d’autres éléments, en faisant plus précisément appel à l’ouïe dans un travail du son extrêmement précis, amplifié, décomposé, nous incitant à l’écoute attentive et à l’analyse de ce nouvel environnement sensoriel : des tintements subtils, des échos cristallins à l’agression des cris, des sifflements, ou du vacarme d’un objet qui tombe. ![]() Là où Les fils de l’homme, tout à la fois film d’action, de guerre et fable métaphysique devenait une course contre la montre haletante à travers l’Angleterre dévastée, Blindness privilégie l’unité de lieu d’un hôpital comme métonymie du monde. A l’intérieur de ce microcosme divisé en dortoirs, s’établissent progressivement de nouvelles règles, avec ses nouveaux tyrans, de nouveaux signes de totalitarisme. Et l’anarchie commence au royaume des aveugles… puis la dictature. Ne voyant plus, l’homme ne craint plus d’être regardé et renoue avec ses pulsions naturelles, le mal naturel et l’avidité du pouvoir, rétablissant les règles immuables du « dominant » et du « dominé ». Il y a ceux qui se soumettent et ceux qui gouvernent. Blindness est d’autant plus glaçant lorsque certains ressorts de l’intrigue viennent rappeler les heures les plus sombres de l’Histoire telle cette décision du dortoir conquérant de monnayer la nourriture en appelant les femmes des autres dortoirs à se prostituer. La cécité est l’occasion pour Meirelles de dresser le tableau de notre civilisation en rappelant les risques qu’encoure notre humanité. Ce fléau est en quelque sorte le symptôme de la maladie du monde, une maladie symbolique pour désigner toute l’indifférence et les dérives d’une civilisation refermée sur elle-même. ![]() Blindness est une oeuvre eschatologique dont la portée messianique évidente s’illustre cependant hors de l’idéal chrétien, à travers un personnage d’exception semblant prêt à servir d’exemple et de guide pour les derniers survivants. En cela l’héroïne fait figure de sauveur, prête à la dénégation d’elle-même et au sacrifice pour la survie de l’autre : dans Les fils de l’homme, Théo avait l’avenir du monde entre ses seules mains ; l’héroïne de Blindness devient quant à elle le guide de quelques uns, soulignant peut-être plus encore son essence ouvertement utopique, d’un humanisme presque naïf, poignant. José Saramago croit en la force de la communauté pour vaincre les tyrannies, il croit que quelques êtres d’exception soudés entre eux peuvent être à même de sauver le monde de la dérive dans laquelle il est entraîné. A l’homme de redevenir humain. Au-delà du pessimisme qui se dégage de l’œuvre, au milieu du désastre, luit encore l’espoir à travers la persistance d’une morale individuelle qui inspirerait un mouvement collectif. C’est pourquoi Blindness navigue toujours entre la noirceur et l’espoir, entre la violence et la grâce. Son lumineux personnage principal incarne cette foi en une lutte, vers une renaissance. Il suffit d’une personne qui garde les yeux ouverts pour pouvoir éclairer des citoyens sans regard, les éveiller, les réveiller. Qu’il s’agisse du toujours parfait Mark Ruffalo tour à tour meneur et homme brisé, d’un inquiétant Gael Garcia Bernal à contre emploi, ou d’un Danny Glover étonnant en philosophe des rues, les acteurs donnent chair à ces personnages emblématiques avec une infinie justesse, mais aucun d’entre eux ne parvient à faire de l’ombre à celle qui leur donne la réplique : trouvant enfin un rôle à la mesure de son talent, son meilleur depuis Safe, Julianne Moore irradie littéralement le film de sa présence, intense, énergique, émouvante, en un mot, bouleversante. In fine, le plus beau de Blindness réside dans la quête d’une femme qui donne un sens à sa vie au travers du réapprentissage de l’autre. La solitude de sa « voyance », rend possible son cheminement vers la prise de conscience, l’inclinant à savoir se servir de ses yeux et à comprendre pour la première fois l’univers. Sur une terre sans Dieu, la cécité des autres devient sa planche de salut, le moyen d’exercer son altruisme et de se sentir exister. Elle permet au regard de survivre, en offrant au monde son amour aveugle. Sortie le 8 octobre Retrouvez d'autres articles sur Fernando Meirelles : Fernando Meirelles - "Blindness" (Blu-Ray)
Commentaires
De : Marion Le livre de Saramago, "L'aveuglement", était un livre des sensations tactiles, très subtils et donc difficilement adaptable au cinéma. En adoptant le blanc comme couleur dominante de sa pellicule, Meirelles a très bien compris les intentions de Saramago. Il va même encore plus loin je pense dans la cruauté et l'humanité parallèle des individus. C'est, pour moi qui ai aimé le livre, une adaptation vraiment réussie. De : noodles "Blindness est une oeuvre eschatologique dont la portée messianique évidente s'illustre cependant hors de l'idéal chrétien" ça donne envie de le voir ps : alexis et jomo, voici aussi un peu pourquoi je fais mon timide, j'ai pas le niveau... De : Lu Ta critique est très belle Olivier. En ce qui me concerne je suis passée complètement à côté du film. J'en éprouve un rejet presque physique... Rien d'attachant du tout chez les personnages (surtout pas ceux du docteur & de sa femme, ni du vieillard joué par Danny Glover dont la voix en off et les phrases pseudo-philosophiques m'ont terriblement ennuyé), trop d'effets visuels. je n'ai pas lu Saramago mais si l'adaptation de Meirelles est fidèle alors non merci je passerai mon chemin pour ce livre... Si je puis me permettre, j'avais tellement l'impression de regarder du vide que je me suis mise à penser à un peu tout et n'importe quoi, et m'est venue cette chouette boutade qui j'espère plaira à Bornu : si au royaume des aveugles, les bornes sont rois, alors au royaume des culs-de-jattes, les boiteux sont des princes. De : Lu il fallait lire "borgnes" De : Lucy in the sky with Bornu C'est tout à ton honneur d'avoir respecté le cinéaste et son équipe derrière l'oeuvre en regardant jusqu'au bout le film, même si cela fut au prix de quelques diversions de l'esprit, diversions dont nous nous réjouissons puisque matrices d'une "chouette boutade"(je cite) réjouissante et savoureuse. Si Blindness était un joli soleil d'été alors tu en serais le délicieux petit nuage de 15h58 qui fait de l'ombre jusque 16h02, un aimable bémol dans un jusqu'ici concert de louanges. Pour ma part il me semblerait que tu conchies ici le livre et non le film, tant l'oeuvre de notre prix nobel portugais de littérature et son délayé stylistique provoque baillements et circonspection. Le film étant à mes yeux formidable de par la multitude d'angles d'approche et de réflexions qu'il suscite, pas chez tous on l'a bien compris; ce postulat d'un grain de sable (dans l'oeil) qui bouleverse un ordre du monde jusqu'ici indéboulonable par exemple, voilà de quoi nourir moult nuits blanches réflexives et autres pages blanches noircies au fil de la réflexion. Je sais ce que je dis j'ai du vivre récemment durant 4 longues journées avec un grain de sable vendéen dans l'oeil droit. Ce désagréable intermède dans un existence raisonnablement onctueuse et plaisante m'a fait venir cette "chouette boutade" (sic) qui je l'espère vous plaira gente dame : "Mon oeil en tient un grain et cela me rend fou. " Insérer un commentaire : |
