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Andrzej Zulawski - "Le diable"

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Posté par Olivier Rossignot le 2009-01-12



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On se souvient de la fameuse rumeur du tournage de Cœur de verre de Werner Herzog selon laquelle le cinéaste allemand aurait fait jouer ses acteurs en état d’hypnose. A la vision du diable, le deuxième film d’Andrzej Zulawski, la tentation de se poser la même question effleure régulièrement l’esprit, tant les regards hallucinés dépassent très largement la notion même d’interprétation. Le cri, la vocifération, le jeu théâtral excessif, déclamé et distancié semblent répondre au dispositif d’Antonin Artaud qui accordait une place si importante à la catharsis et à la recherche d’une vérité primitive. En fait, il s’agit bien moins pour les acteurs d’incarner un rôle que de sortir littéralement de leur corps, comme projetés à distance de leur propre vie, retrouvant leur matière animale originelle. Cette pulsion primaire confine à la possession, cette même possession si prégnante dans l’œuvre zulawskienne qu’elle lui fournira le titre et le thème de son meilleur film : justement, dès les premières images du Diable, on reconnaît la griffe du futur cinéaste de Possession, filmant la Pologne comme il filmera Berlin, d’un style coupant, au plus près de la chair de ses êtres, la caméra épousant et suivant chacun de leur mouvement, de leurs soubresauts, tournant autour, bougeant parfois à leur place avant qu’ils ne viennent s’y cogner. Le Diable partage d’ailleurs son hystérie et sa propension à l’iconoclastie avec d’autres « diables », ceux de Ken Russell, jusqu’aux expressions tout aussi hypnotisées de leurs visages. Hallucinant, baroque, le cinéma de Zulawski tient de la transe. Pourtant, Le Diable ne se limite pas à une chorégraphie de corps contorsionnés ou à un ballet d’âmes damnées. Derrière ce chaos émerge une topographie symbolique d’un monde dévasté, plongé dans l’apocalypse et réduit à un gigantesque charnier. Dans la Pologne ravagée du 18e siècle, libéré de sa geôle par un inconnu, Jakub rentre sur sa terre natale, suivant à travers le pays en guerre cet homme étrange qui le proclame sauveur du monde et influence lentement ses pensées, lui dictant progressivement ses actions. L’argument du «diable » présente des similitudes troublantes avec Confessions du pêcheur justifié de James Hogg (qui lui même inspirera W.J.Has), dans lequel le Mal revêt également l’apparence d’un ami bienveillant. Hogg racontait l’histoire d’un étudiant dans l’écosse du début du 19e entrainé par un camarade doté d’un incroyable pouvoir de convaincre de la légitimité d’actes ignominieux. Ici aussi, un mystérieux personnage prend les traits du sage conseiller, pour pousser un héros fragilisé vers le versant des ténèbres. Il n’est pas difficile de lire derrière cette descente aux enfers la métaphore d’un Mal universel travesti en Bien, et d’une Histoire réduite à une entité monstrueuse, qui grave son évolution dans la tromperie des valeurs politiques, religieuses, et sociales, et dont la possession individuelle n’est que la synecdoque. Le Diable est une œuvre au mouvement constant, mouvement de fuite, mouvement descendant, dans lequel le chaos stylistique traduit le chaos du sens. La Pologne du 18e siècle y apparaît comme un véritable asile de fous, vision métaphorique et surréelle d’une époque, qui prend la forme d’un onirisme historique chère au cinéma polonais. Présente autant chez Kawalerowicz (Austeria) que chez Has (Les codes, La poupée) cette métamorphose fantasmagorique des époques troublées reflète des préoccupations plus contemporaines. Chez Zulawski c’est évidemment le cauchemar et le gouffre qui priment, dans l’égarement du vacarme. « Il y a quelque chose de pourri au royaume de Pologne », pourrait être la devise du héros maudit zulawskien qui, à l’instar d’Hamlet, devient le témoin de l’abime de son temps. La présence de la représentation de la pièce de Shakespeare dans Le Diable n’est évidemment pas fortuite tant son intrigue plane sur le film de Zulawski : une fois libéré, ce prince déchu retrouve un père mort, une mère prostituée et constate le désagrégement de sa nation. Shakespeare n’est d’ailleurs pas l’unique référence littéraire : on connaît la passion de Zulawski pour Dostoïevski que l’on retrouvera tout autant dans La femme publique que dans L’amour braque adaptation libre de L’idiot. Dans Le Diable cette vision d’êtres tourmentés, violents, perdus, assassins tient du nihilisme russe. Son héros gravite au sein d’une aristocratie décadente dans laquelle les êtres semblent des pantins, mués par des mouvements presque mécaniques, dignes des vénitiens fantomatiques du Casanova de Fellini. Le Diable est une extraordinaire œuvre fiévreuse et frénétique, le témoignage d’un cinéma de pure sensation. Son maelström d’images visionnaires parle plus à l’inconscient du spectateur qu’à sa raison, ne lui fournissant que peu de clés ou d’explications véritables. Fonctionnant intégralement par une communion de la forme et du sens ainsi que par un effet de contamination, son mouvement s’accélère à mesure que la folie se propage. D’abord rampante, décelable, détectable, elle finit par se faire l’image d’un univers dévasté éructant son dernier souffle, et dans lequel les hommes libres et désordonnés évoluent comme des pendus au bout de leur corde. Sur une terre offerte en holocauste Zulawski pose en filigrane une question essentielle : l’individualité peut-elle survivre à l’agonie collective ? Comment l’homme peut-il survivre à la désagrégation de sa race ? et comment faire face au Néant absolu ? Il ne reste plus rien. Omniscient, omniprésent, indestructible, Le diable EST l’Histoire. Il est ce tentateur qui attend patiemment que l’homme s’avilisse et devienne un monstre. Il porte en lui la mort du monde… et le vide. Le diable (Andrzej Zulawski, Pologne, 1972 ) avec Wojciech Pszoniak, Leszek Teleszynski, Michal Grudzinski Edité par Malavida


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