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Les films de Jayne Amara Ross à Côté Court

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Posté par Gabriela Monelle le 2011-06-14



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Les royaumes fabuleux de la blessure féminine
-       notes sur les films et la poésie de Jayne Amara Ross
 

Jayne Amara Ross, cinéaste, est aussi la voix poétique du collectif Farewell Poetry. Ses films seront présentés au festival Côté Court dans le cadre d'une performance musicale qui promet être un des plus beaux rendez-vous du printemps. Voici quelques notes pour introduire son oeuvre, déjà remarquable.
 
 
 
 
 
Le travail plastique de Jayne Amara Ross ne cesse de nous émerveiller. Au-delà du virtuose, chaque film mène vers une mythologie intime, rugueuse, haletante et saisissante. Le pouvoir envoûtant de la musique s’allie à une mise en scène très maîtrisée et étincelante. L’ensemble relève du plus ambitieux pari poétique, et par-delà de quelque chose de très rare, précieux, inestimable de nos jours : la réponse féminine à des questions humaines.
 
 
La reine de l’inframonde
(Perséphone, 2010)
 

Ce corps de poupée qu’on enterre et déterre à l’infini, c’est Perséphone, éternellement bordée de brume. Déesse tellurique, sa descente aux Enfers amène, d’après la tradition grecque, les saisons – ses soupirs éternels de détresse sont le changement. La construction en diptyque de Perséphone de Jayne Amara Ross permet une interprétation poétique du mythe. Les vases communicants sont le propre de la fille de Déméter, ravie par Hadès : et jamais avant le split-screen n’avait touché de manière si intense au rituel de la transformation. Si l’image montre ce mouvement incessant par sa structure duelle, les musiques de Bérengère Maximin et Farewell Poetry reprennent la simultanéité, la confrontation nécessaire de lignes mélodiques. Perséphone est captive : pourtant les rituels de fertilité, du retour des temps sont les siens. La nuit, grâce à elle, n’est que la promesse de l’aube. Et dès l’aube, le noir ne cesse de hanter la lumière.
Il y a chez Jayne Amara Ross un travail exceptionnel sur la matière proprement dite du noir et blanc. Le traitement de la pellicule est le corollaire du soin particulier porté à la forme courte – qui devient, de ce fait, pure intensité artistique.
 
 
La femme brisée
(The Woman with The Severed Side, 2005)
 

Les ombres que la cinéaste rend à leur épaisseur permettent de comprendre aussi l’idée physique du déchirement. The Woman with the Severed Side, par exemple, marque l’irruption de la douleur dans l’image. Peut-être aussi du désir et de la solitude - toutes ces saisons du corps féminin.
On remarque l’admirable facture de l’œuvre dans son ensemble : la jeune cinéaste rend hommage au cinéma muet, aux contrastes expressionnistes, à la création sur le support argentique. Ayant travaillé depuis longtemps auprès de structures indépendantes comme L’Abominable, sa trajectoire éclaire le parcours unique de ceux qui résistent à la déferlante économique du numérique (comme ont pu le défendre par ailleurs quelques cinéastes de l’incertaine « Ecole de Winnipeg »). L’exigence esthétique d’une artiste aussi jeune et rigoureuse provoque notre admiration, sachant qu’en outre les films se nourrissent d’une profonde culture et justesse poétique.
 
 
Désirante-meurtrière
(As True As Troilus, 2009)
 

As True as Troilus
est une performance de Farewell Poetry dont la musique envoûtante donne à l’ensemble une densité spatiale remarquable : on frémit de douleur en touchant à cette allégorie de l’amour blessé. Le mythe de Troilus nous est rappelé par un narrateur qui, à travers la voix soyeuse de la cinéaste récite un texte remarquable, aux intonations subtilement lyriques.
Les références ne sont pas des moindres : Chaucer, Shakespeare… la Guerre de Troie, revisitée par la littérature classique et victorienne, trouve toute sa puissance romantique à travers un cinéma éminemment original. As True as Troilus est la descente aux enfers de Troilus le Troyen. Cressida, sa bien-aimée, succombe aux avances de Diomède. Le masculin et le féminin ne cessent de se confronter : vanité, vertu, l’acte suicidaire de voir une vérité de ses propres yeux… Cressida, en blonde fatale et lascive, meurtrit son amant qui la découvre dans les bras d’un homme aux traits de singe. Des jeux de masques invitent le spectateur à plonger dans le mythe. A s’y perdre, et s’y reconnaître. Le film montre quelque chose de plus terrible et de plus vrai que la nuit : la jalousie.
Il nous reste, après les hécatombes de l’amour blessé, des mains gantées, inquiètes. Le narrateur se tord les mains d’avoir saisi tout ce bloc de réalité qui échappe à sa sensibilité. Et la question toujours actualisée en amour et en poésie revient comme la mémoire qui trahit : la vérité est-elle dans la fidélité ?
 
 
La peur du jour qui vient
(The Freemartin Calf, 2010)

 
Pour The Freemartin Calf, la trame musicale est signée par Frédéric D. Oberland et Gaspard Claus – et on peut dire qu’elle est des plus troublantes.
Le titre fait référence au féminin stérile du veau – et le film déploie l’angoisse, la douleur de la sécheresse, de l’imperfection sexuelle, d’un temps qui passe irrémédiablement. Une mère et sa fille sont deux approches, deux trajectoires de vies qui doivent apprendre chaque jour les âges du féminin.
La petite fille part un matin avec son visage, qu’elle oubliera peut-être. Elle change, se cache, regarde, joue, découvre, ment – elle grandit.
La traversée de la journée dans ce que le quotidien a de plus terrible est illustrée par la figure de la mère, transie de solitude. L’apprentissage de son rôle, de la force qui doit être la sienne en tant que mère, la rend très vulnérable. Car elle ne perd rien de son élan vital et c’est le regard d’un homme qui la renvoie à elle-même. On parle ici de la peur de la maternité, du féminin « social », de sa négation, de sa fragilité... L’angoisse de se perdre dans le danger d’un quotidien prévisible.
Le registre narratif proche du réalisme ne cesse de s’enrichir d’images oniriques. On serait plus proche d’un naturalisme transcendé, magnifié. De plusieurs points de vue (ambitions de la mise en scène, de la structure narrative, de la puissance de la facture) The Freemartin Calf est un film d’une grande maturité - et d’une extraordinaire beauté.
 
 
Le château diamantin
(The Golden House : for him I sought the Woods, 2011)

 
Pour le film inédit qui sera présenté au festival « Côté Court », (en une version intermédiaire) The Golden House : For Him I sought the Woods, nous reconnaissons la sensibilité de Jayne Amara Ross, qui renoue avec un mode allégorique, forme récurrente de sa poésie visuelle. Sous le voile ténu et suggestif de la fiction, elle raconte l’histoire de deux personnages qui se cherchent en amour - leur trajectoire montre le cheminement symbolique vers une demeure irradiante, accueillante, qui est peut-être celle de la fusion des principes masculin et féminin. Il s’agit d’un film d'amour, ou plutôt d’une allégorie du dépassement de l'amour.
 
Pour raconter cette histoire, la réalisatrice fait appel entre autres à une série de mythes hindous (l’oiseau Garuda), au romantisme (Icare revu par le 19e siècle) et aux écrits des mystiques chrétiens comme Jean de la Croix ou Thérèse d’Avila.
En premier lieu, on assiste à l’exacerbation de la chair par un travail plastique digne d’une grande formaliste. Puisqu’il s’agit de son premier film en couleurs, Jayne Amara Ross réinvente la constellation chromatique du support argentique, ce qui a nécessité un travail méticuleux en amont (choix de divers types de pellicule, labeur presque héroïque à notre époque) et en aval avec de nombreuses interventions directement sur le support (en post-production : peinture, tireuse optique, refilmage). Par ailleurs, l’utilisation de la couleur permet à la cinéaste de magnifier le travail des plasticiennes Aneymone Wilhelm et Elise Kobisch-Miana, dont les masques somptueux (faits  s’inspirent de représentations picturales diverses. Par ailleurs, les décors de ce film, plumages et la volière par exemple, sont confiés à Aneymone Wilhelm.
 
Il est question, dans The Golden House, du rapprochement des corps, du désir de l’autre. Le merveilleux paradoxe auquel s’attache le film : si chaque corps est vécu comme un simulacre à dépasser (prédation, violence, solitude), c’est à travers les rituels amoureux que la sublimation est possible. Ici, le symbole de la transcendance est la volière, espace où volètent en liberté les matières : règne de la transparence, maison lumineuse à laquelle aspirent les personnages. Après la traversée de l’ombre, la volière de reflets est la sortie du masque. L’au-delà de la peau.
 
 


**
 
Toutes les images appartiennent à Jayne Amara Ross. Leur qualité n’est pas totalement fidèle à la beauté de la réalité, pour les besoins de leur publication en ligne.
 
Vous pouvez trouver le programme détaillé du festival Côté Court ici.
 
Le site de Farewell Poetry.
 
 
 
 
 
 





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Commentaires
De : Elysia

Heureuse de lire un article sur Jayne et Farewell Poetry. Univers magique, intelligent, réjouissant, captivant! Et bien évoqué au demeurant. J'éviterai le 'allez-y les yeux fermés' mais oui de oui, allez-y:)

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