Vous n’y échapperez pas : voici la chronique d’un DVD que tout le monde devrait avoir, sur lequel tout bon cinéphile devrait se jeter si ce n’est déjà fait, et aussi une idée de cadeau parfaite pour mettre au pied du sapin pour le réveillon de Noël.
La maison Carlotta enrichit en effet son catalogue et propose de (re)découvrir le premier long métrage d’animation de l’histoire du cinéma,
Les Aventures du Prince Ahmed, dans une version collector et un second collector limité, riche en bonus et goodies à n’en plus finir.
Créé entre 1923 et 1926 par l’Allemande Lotte Reiniger et ses fameux collaborateurs, ce film sorti en 1926 est une féerie visuelle en cinq actes, qui conte l’histoire du Prince Ahmed, grâce à la technique des silhouettes noires de papiers découpés. Ce film inspira de nombreux artistes, comme le français Michel Ocelot et ses délicats
Princes et princesses.
L’histoire est celle d’un mage africain qui fait surgir un cheval volant de volutes de fumée, et le propose au Calife, qui lui achète contre ce que le mage voudra parmi ses trésors. Il choisit la fille du Calife, Dinarsade, et montre à son frère Ahmed comment faire s’envoler le cheval. Hélas, Ahmed ne sait pas faire redescendre le cheval et se trouve emporter dans des mondes lointains, où il tombera amoureux de Pari Banu. Ainsi débutent les aventures du Prince Ahmed, inspirés des
Mille et Une Nuits, qui font se croiser parcours initiatique, passion amoureuse et récits de voyage et de guerre, Calife et princesses, sorcières et êtres chimériques. Ce sont d'ailleurs tous ces personnages que l'on trouve dans le générique inaugural, chacun caractérisé par des formes et des couleurs particulières.
Le travail de Reiniger est à penser dans un certain contexte artistique : à l’époque, l’adaptation des contes et légendes en courts métrages d’animation est légion, d’un côté le russe Starevitch utilise l’entomologie pour ses films de marionnettes, et d’un autre côté, Disney et Ub Iwerks proposent un dessin animé traditionnel encore très imprégné de tics visuels de la bande dessinée et de la caricature, une animation pas vraiment efficace de personnages dits «en tuyaux». Grâce à ses silhouettes noires détaillées à la perfection, à la sensualité de leurs courbes et de leurs formes, les petits personnages de papiers découpés de Lotte Reiniger vont stimuler l’imagination des jeunes spectateurs et ouvrir un fabuleux éventail de mondes possibles. La grâce des mouvements des personnages est le résultat d’un long travail, notamment d’observation, mais aussi d’expérimentation par Reiniger, de ce que peuvent ressentir les êtres et les animaux. La technique employée, qui semblerait à priori être l’emploi de figures assimilables à celles de pantins, dans un procédé théâtral où seuls les profils sont visibles, est en réalité des plus cinématographiques. Outre une étude particulière des mouvements et des émotions, le film de silhouettes nécessite et permet une grande clarté visuelle : à chaque instant, il doit être possible de comprendre l’action qui se déroule à l’image. Par ailleurs, pensée dans son contexte socio-politique, la technique apparaît comme des plus probantes. A une époque où les immigrants et certaines cultures étaient persécutés, les silhouettes de Lotte Reiniger ne représentent aucune ethnie en particulier, puisqu’elles sont des formes unicolores.

Cette méticulosité de Blanche-Neige et Rouge-Rose (1954), se retrouve dernièrement chez Les Trois inventeurs de Michel Ocelot
Le dvd comprenant le long métrage est inséré dans un livret de seize pages s’ouvrant sur un pop-up, et comprenant également cinq courts métrages,
Le Chinois qu’on croyait mort (1928),
Aladin et la lampe merveilleuse (1954),
Le Cheval volant (1954),
Le Calife cigogne (1956) et
L’Etoile de Bethléem (1956). Si la version du
Prince Ahmed est un master restauré, avec les décors colorisés et la grande actrice allemande Hanna Schygulla en narratrice du film, les courts métrages sont quant à eux de moins bonne qualité visuelle et sonore. Toutefois, il faut reconnaître l’intérêt de pouvoir voir ces petits bijoux d’animation, adaptations de contes orientaux.

La richesse visuelle de Jacques et le haricot magique
Le second dvd propose quant à lui treize autres courts métrages,
Docteur DoLittle – Voyage en Afrique (1928),
Docteur DoLittle – L’Antre du lion (1928),
Carmen (1933),
Papageno (1935),
Galathea (1935),
La Belle au bois dormant (1954),
Blanche Neige et Rose Rouge (1954),
Poucette (1955),
Le Chat botté (1955),
Cendrillon (1955),
Hänsel et Gretel (1956),
Jacques et le haricot magique (1956 - les décors en couleur du film sont une concession accordée par Reiniger au public américain, bien malgré elle), et
Le Petit Ramoneur (1956). L’importance ne réside pas seulement dans les personnages à la beauté délicate mais dans les jeux d’ombres et de lumière, dans les mouvements qui fonctionnent au rythme de la musique : tout est question d’harmonie. Le documentaire « Hommage à l’inventeur du film de silhouettes » de Katja Raganelli le rappelle d’ailleurs assez bien. Ce film de 1999, qui pèche parfois par l’aspect trop mythologique qu’il donne de Lotte Reiniger, est une biographie chronologique de cette dernière, de sa naissance en 1899 à Berlin jusqu’à sa mort en 1981, en passant bien sûr par les collaborations qu’elle connu avec les avant-gardistes les plus divers des années 1920 et 1930. De Bertold Bartosch à Walter Ruttmann (réalisateur de Berlin, symphonie d’une grande ville), de Jean Renoir qui la fit travailler sur
La Marseillaise à Bertold Brecht, Reiniger ne cessa de s’entourer d’artistes les plus stimulants. Ce documentaire propose de nombreux extraits inédits, comme cette publicité pour
Nivéa pour laquelle Reiniger filma cette fois des silhouettes blanches sur un fond noir.
Egalement sur le premier dvd (contenu dans les deux versions Carlotta) : «Ahmed, vision d’Occident», un entretien avec l’enseignant de cinéma Hervé Joubert-Laurencin, «L’art des silhouettes de Lotte Reiniger» qui nous renseigne sur les techniques de réalisation du film de silhouettes.
Egalement dans la version collector limité : un flipbook, un album de coloriage et ses crayons de couleur, 12 cartes postales et un poster.