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Entretien avec John B. Root à propos de "Montre-moi du rose"

Entretiens
Posté par Cyril Cossardeaux le 2009-02-23



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Après la projection sur grand écran HD de son dernier film, Montre-moi du rose, et avant sa diffusion sur Canal + (normalement en avril), nous avons eu envie de rencontrer son auteur, personnalité atypique du X français depuis près d’une quinzaine d’années. Le moins qu’on puisse dire, c’est que cette rencontre ne nous a pas déçus. Difficile de ne pas se sentir immédiatement presque "en famille" avec l’attachant John B. Root. Ames puritaines s'abstenir de lecture, bien évidemment...



Montre-moi du rose a donc eu le privilège rarissime d’une projection sur grand écran (celui de l’Elysée Biarritz), le 17 janvier dernier. Peux-tu nous rappeler pourquoi les films X ne sont plus projetés dans de vraies salles de cinéma depuis longtemps ?

La loi de finances réglementant le X, votée en 1976, fut dans un premier temps appliquée assez mollement. Ça a permis à un réseau de salles spécialisées de subsister pauvrement, puisqu’il n’y avait plus de rétrocession sur le prix du billet des autres salles, "normales". C’était surtout des salles qu’on trouvait près des gares, comme le réseau Alpha France de Francis Michkine… Et puis, aussi étonnant que ça puisse paraître, c’est en 1981 que, à son arrivée rue de Valois, au Ministère de la Culture, Jack Lang a décidé d’appliquer plus durement cette loi de finances. A son départ du Ministère, il paraît qu’il aurait publiquement regretté de ne pas avoir aidé le X, "qui aurait pu être un genre intéressant" ! Etrange, quand même, de la part d’un gouvernement de gauche.. Or, à cette époque, non seulement les salles étaient déjà assez peu rentables, mais c’est aussi l’époque de l’arrivée de la VHS, notamment avec les premiers Marc Dorcel en cassette, qui pouvaient alors se vendre jusqu’à 40 000 exemplaires. Ça a été le début de la consommation domestique du porno et ça a signé l’arrêt de mort, à assez court terme, des dernières salles.

Ton itinéraire est assez particulier : comment passe-t-on de la littérature pour enfants au porno ?

Si tu veux faire une lecture psychanalytique de mon parcours, c’est assez logique. 12-13 ans, pré-puberté, j’écris pour les enfants ; 14 ans, puberté, porno ! Au fond, la pornographie, pour ceux qui la regardent, c’est une excitation d’adolescent. Dans ses thèmes, dans ce que ça raconte, dans ses pulsions. Pourquoi je suis passé de la littérature pour la jeunesse à la pornographie ? Parce que j’étais obsédé sexuel, parce que je pensais qu’il y avait une clé là-dedans. J’achetais des cassettes, je les cachais sous le canapé, je les regardais… Puis, à 18 ans, j’allais dans les salles. Il y avait un truc qui me fascinait. Plutôt que de rester un consommateur "victime", un compulsif de la pornographie qui achète des cassettes, je me suis dit "s’il y a une clé et que c’est si important pour toi mon garçon, ben va la chercher, la clé, fais-le !".

C’était une fascination uniquement liée au sexe ou qui avait également une dimension cinéphile ?

Les deux, mon général ! J’ai toujours été fasciné par le cinéma, toujours été très cinéphile. J’ai fait des études de cinéma, j’avais envie d’en faire. Donc, oui, la cinéphilie, qui trouvait parfois quelques échos dans les films des années 75-78 mais qui est devenue très rare après. Mais c’était surtout une fascination pour la sexualité féminine et sa représentation. Le sexe en tant que spectacle, la mise en scène du sexe, c’est ça qui me fascinait. C’est ce qui fait qu’on recherche tous dans un film un truc, une image magique, qui résonnera en nous profondément. Je me suis rendu compte que c’était une quête sans fin, une compulsion, comme le collectionneur qui cherche, qui cherche, qui cherche, mais ne trouvera jamais ce qu’il cherche. Mais c’est la quête en elle-même qui est fascinante, plus que l’objet de la quête.

Comment as-tu commencé dans la production et la réalisation X ?

En 1994, par un cédérom interactif. Je ne pensais pas à la télé, aux DVD ou aux cassettes, aller chez Dorcel, etc. je pensais rester dans mon coin et je voulais faire UN essai. J’ai donc fait ce cédérom, avec les technologies balbutiantes de l’époque, et il s’est très bien vendu. Il a été acheté par Penthouse et il s’en est vendu des milliers d’exemplaires. Je me suis dit que j’avais trouvé une poule aux œufs d’or, que ça avait dû rapporter beaucoup d’argent à Penthouse. Je me suis donc dit "je vais refaire le coup et ça va me rapporter, à moi".

Tu avais déjà des connexions dans le milieu ?


Aucune. J’ai recruté les filles grâce au minitel. J’ai donc créé ma boîte, Le Dauphin Pirate, parce que je pensais produire des programmes jeunesse. Mais je n’ai jamais réussi à en vendre. J’ai donc fait un deuxième cédérom interactif à base de cul, puis un troisième, et c’est alors que Canal + est venu me chercher, fin 95 : "C’est bien, ce que vous faites, vous ne pourriez pas nous faire un programme interactif, qui passerait à la télé en direct ?". Ça a été Cyberix, ma première réalisation pornographique pour la télé. Après, ça c’est enchaîné…

Depuis l’époque de tes débuts, en quoi le paysage du X en France a-t-il changé ?

J’ai fait un bouquin sur le X pour dire ce que je savais, il y a six ans, à peu près, qui s’appelle Porno blues, dans lequel je disais que le porno était en train de mourir. C’était prémonitoire car, maintenant, il est quasiment mort. En 95, quand j’ai débuté dans le métier, il restait encore un petit peu d’argent, de talent et d’ambition. Il restait surtout un marché. Les cassettes VHS se vendaient bien (Dorcel s’est acheté une Ferrari au début de sa carrière), les premiers DVD ne se vendaient pas trop mal, bref, on trouvait à peu près de l’argent pour faire des films qui racontent une histoire avec des décors, des personnages, etc. Et puis ça s’est dégradé. Les montants versés par la télévision n’ont jamais augmenté : à quelques milliers d’euros près, Canal paye aujourd’hui les pornos le même prix qu’il y a quinze ans. Les chaînes du câble et du satellite exploitent le genre d’une manière ahurissante, en payant les films 2 000 – 3 000 €. Les DVD ne se vendent plus. D’abord à cause d’un problème de points de vente en France, puisqu’on ne peut pas présenter les DVD à des mineurs. Donc la grande distribution du type Carrefour n’ose pas vendre des DVD X. Et même si elle les présentait, le marché se casse la gueule parce qu’il y a des pornos partout à la télévision et évidemment parce qu’Internet est arrivé, avec du gratuit, du gratuit, du gratuit… Aujourd’hui, on est donc arrivé à peu près au niveau zéro : la majorité de la production n’est plus que mercantile et bas de gamme, du gonzo pas intéressant, la bite de monsieur dans la chatte de madame, mal filmé, mal éclairé, sans ambition, ne racontant rien, pour un marché disséminé en toutes petites unités. Il n’y a plus d’argent pour la production. Les seuls qui gagnent de l’argent aujourd’hui sont les distributeurs sur le web, qui achètent du contenu au kilo comme on achète des pommes de terre. C’est le McDo de la sexualité, aujourd’hui et moi, j’ai toujours prôné l’artisanat, donc ça ne me plait pas…



John B. Root sur le tournage bucolique de "Montre-moi du rose"

 


Justement, à la différence de bon nombre de tes collègues producteurs et/ou réalisateurs, on a l’impression que tu es au moins autant cinéaste que pornographe…

Ah non, non, je suis beaucoup plus pornographe que cinéaste ! Montre-moi du rose, c’est un film. Mais un film qui raconte une histoire avec des personnages, j’en fais un par an. Le reste du temps, pour faire vivre mon équipe et ma petite boîte, je fais du gonzo.

Mais je pensais davantage aux films que tu fais, dans lesquels on sent une démarche de cinéaste que l’on perçoit rarement chez les autres…

Mais je veux pouvoir me regarder dans une glace ! Si je fais un truc de 90 minutes, je veux que les gens qui vont le regarder aient du plaisir. Je veux que ce produit-là, il ressemble à quelque chose que je respecte. J’ai besoin de me respecter. Donc, effectivement, si je fais un truc de 90 minutes, je vais m’appliquer, parce que je suis orgueilleux et je respecte le gars ou la nana qui va regarder mon film, c’est aussi bête que ça. Et je respecte les acteurs et les actrices qui sont dedans, donc je fais de mon mieux… avec une économie en peau de saucisson.

Dans Montre-moi du rose, il y a beaucoup de scènes habillées…

Il y a 60 minutes de blabla sans que ça baise, oui.

C’est souvent comme ça dans tes films et est-ce que, finalement, ce ne sont pas ces scènes-là qui t’intéressent le plus en tant que réalisateur ?


Aujourd’hui, encore plus qu’avant parce que mon activité professionnelle régulière, c’est de faire du gonzo. Donc, des bites, des chattes, des trous du cul, j’en vois à longueur de journée. On vient de passer le cap des mille vidéos tournées pour le site ! Du coup, c’est vrai que, pour moi, filmer le sexe, c’est l’ordinaire de mes journées. Les acteurs s’amusent, mais moi, je m’ennuie un peu… Filmer la comédie, c’est mon quatre heures, ma récréation, mon bonheur, parce que c’est le truc que je ne fais pas souvent.

Mais est-ce que les comédiens aiment ça aussi ?

Ils adorent ça ! Ça se voit dans les films. Ça met la barre plus haut que d’habitude, c’est un défi pour eux aussi.

As-tu comme objectif de réaliser un jour un film qui ne serait pas du X ?

Oui, un jour, je sortirai du porno. Là, je suis en train de travailler sur des projets cinéma, ça fait longtemps que j’ai ces projets en tête. Mais c’est compliqué. J’ai une boîte qui salarie cinq personnes, je ne vais pas l’abandonner pour partir à l’aventure au cinéma. Un projet de film, ça dure un an, un an et demi, deux ans. Je suis responsable, je ne vais pas bazarder la boîte. Donc, soit je réussis à vendre la boîte, et auquel cas je pars faire du cinéma ; soit j’arrive à trouver le moyen de faire tourner cette boîte sans que je sois indispensable. Ça fait des années que je dis "je vais aller faire du cinoche", parce que c’est rigolo, et ça fait des années que je ne le fais pas parce que je ne trouve pas le moyen. Je suis un petit chef d’entreprise et c’est un sac à dos qu’on porte tous les jours… Je n’ai pas encore trouvé la solution pour aller "faire l’artiste".

Ça n’est pas lié au fait qu’il y aurait une barrière infranchissable entre le X et le reste du milieu cinématographique ?

Non. Je pense au contraire que si j’arrive avec un projet malin, rigolo et un peu gonflé, politiquement incorrect mais gentil quand même, j’aurais des tas de distributeurs qui seront ravis de lire ce que j’ai envie de raconter. J’en suis même sûr. J’en ai rencontré qui m’ont déjà dit "allez, vas-y, montre-nous le, ton scénario, qu’on s’y mette !". Mais je ne peux pas aujourd’hui parce que si on me dit "ok, ton scénario me plait, on travaille", la boîte me prend huit heures pas jour, cinq jours par semaine. Donc, soit je la vends, soit je l’organise mieux, de façon à me libérer du temps et de l’énergie pour mes projets cinoche. C’est en cours…

Par contre, pour les comédiens, est-ce que cette barrière n’est pas plus difficile à franchir ?

La barrière n’est pas difficile à franchir. Par contre, le fait d’avoir fait du porno ne va pas forcément les aider dans leur carrière suivante. Il y a eu une fille qui a travaillé pour nous en exclu pendant un an et demi qui s’appelait Ally Mac Tyana et, après sa période d’exclu, je lui ai dit "Allez, maintenant, tu t’en vas, vis ta vie, tu veux faire quoi ? – Je veux être comédienne". Elle a donc repris son nom de Dany Verissimo, elle a fait un Robbe-Grillet, un Besson… Je pense que, au début, sa petite notoriété qu’elle avait acquise grâce au porno l’a aidée à rencontrer des gens. Et puis elle a du talent ! Mais ensuite, elle est sur le même marché que tous les autres comédiens de France et c’est compliqué. Et le fait d’avoir montré ses fesses, ça n’aide pas forcément plus que ça. Il y a beaucoup de garçons et de filles qui ont essayé après le X de faire du cinoche ou de la télé habillés, il y en a peu qui ont réussi. Mais il n’y a pas de malédiction sur le X. C’est lié au fait que c’est un métier difficile, beaucoup d’appelés et peu d’élus… Mais il y a Sebastian Barrio (dans Bienvenue au gîte, par exemple), Titof, Ovidie… le cinéma fait appel à eux. Et ils ont du talent.

Mais pour des petits rôles…

Des petits ou des grands. Ovidie, elle a un grand rôle dans Le Pornographe, enfin, un vrai rôle, quoi.

Mais celui d’une porno star… Est-ce que tu as également dans des tiroirs, ou seulement dans un coin de ta tête, un projet de film X, cette fois, mais que tu pourrais réaliser avec un vrai budget conséquent ?

J’en ai écrit des tas. J’ai écrit des comédies musicales, des gros films très marrants, des scénarios de 80 pages très chouettes… Je m’en sers pour caler les tables bancales parce que c’est pas la peine. Il n’y a plus de marché, plus de budget, plus rien. Regarde, Montre-moi du rose ! On a dépensé 60 000 € pour le faire. Comment on va les rembourser ? Je ne vais pas en dépenser 200 000, ce serait suicidaire.

Canal l’achète combien ?

30 000. Le prix d’un 26 minutes animalier… 90 minutes en HD = 30 000 €. Ben voyons…





John avec Eliska Cross, Angell Summers et Milka Manson, les actrices de "Montre-moi du rose"

 


Quand on réalise du X, est-ce qu’on se pose aussi des questions éthiques ou morales par rapport à ce qu’on montre ?

Moi, oui, plein. Ethiques, morales, tout ce que tu veux… J’imagine que, pour certains de mes collègues, ça leur en touche une sans faire bouger l’autre. Ou bien ils ne se posent que la question de combien ça va rapporter et qui est-ce qui va me sucer… Mais LE porno, ça n’existe pas, il y a DES pornos. LA musique, ça n’existe pas, il y a DES musiques : des bonnes, des intéressantes et des nulles. Le porno, c’est pareil. Moi, je fais partie des pornographes qui se posent des tas de problèmes éthiques, judéo-chrétiens, moraux, esthétiques… et qui réfléchissent à deux fois avant de montrer quelque chose. Quand je suis rentré dans le porno, ma pire crainte était d’être traité de misogyne, parce que le porno est facilement entaché de misogynie. Je me suis dit "bon, là faut faire gaffe" et j’ai trouvé des règles, simples. Chez moi, ce sont toujours les nanas qui disent "viens par ici, mon garçon", jamais les garçons. C’est un principe, dans mes films, ce sont les filles qui disent "allez, on passe à l’acte". Et puis je ne construis que des personnages de pétroleuses, des filles très fortes. Je ne filme que des guerrières. La prophylaxie, c’est très important. Les gamins de 14, 15 ans, on leur dit à l’école "mettez votre capote, il y a des maladies vénériennes dangereuses, on peut en mourir, le sida, etc.", ils regardent un porno de Siffredi ou de n’importe quel abruti de chez Private, il n’y a pas de capote. Ils se disent "attendez, les pros baisent sans capote, donc, c’est pas vrai, c’est pas si dangereux qu’on nous le dit". Donc, non, ça ne passera pas par moi. Ça fait chier les acteurs, ça fait chier tout le monde, mais capote, et puis on la voit, la capote, on la montre. C’est une règle de base. Et puis, dans le même genre d’idées, je fais gaffe à ne pas montrer des actes qui pourraient ne pas être compris par des mômes de 15 ans. Par exemple, dans les films de Siffredi, qui est un très bon hardeur en dehors de ça, il met des grandes baffes aux filles, la tête dans les chiottes, il fait un gang bang sur un ring de boxe où 40 mecs viennent couvrir une fille de sperme en la traitant de salope… des actes très violents. Je ne dis pas que c’est du mauvais porno ; je dis que si un ado tombe dessus sans explication, sans mode d’emploi, il ne va pas comprendre, c’est très déstabilisant et dangereux pour lui. Je ne fais donc très attention à ne montrer que des comportements "normaux", empreints de tendresse, de respect et n’allant pas vers le SM. Ce n’est pas que je ne voudrais pas le faire, c’est que je me sens une responsabilité "pédagogique". Dans Montre-moi du rose, les rapports humains entre les personnages sont extrêmement tendres et respectueux. Ça ne veut pas dire qu’on ne s’encule pas les uns les autres mais, pour les rapports humains, c’est Hélène et les garçons. C’est très gentil, je fais gaffe à ça.



Cette responsabilité, ça vient peut-être du fait que tu as écrit pour les enfants ?

Oui, j’ai travaillé pour les mômes, je sais ce que c’est qu’un môme, j’en ai élevés moi-même. Je peux imaginer le désarroi, la panique et la merde dans le crâne qu’un film porno pas expliqué, parce qu’il y a une totale démission des parents là-dessus, peut provoquer chez un môme. Et moi, je ne veux pas faire du mal à un môme par inadvertance. C’est idiot, je ne devrais pas me sentir responsable de ça, mais c’est comme si j’étais fabricant d’eau de javel ou de couteaux de cuisine. Je marquerais en gros "mettez ça à l’abri des enfants". Eh bien le porno, c’est comme l’eau de javel, les couteaux de cuisine, les voitures, les installations électriques… c’est pas pour les enfants, c’est pour les grands. Et c’est normalement la responsabilité des parents de faire gaffe à ce que les enfants n’aient pas la clé de l’armoire à pharmacie ou du placard des produits ménagers. Il se trouve que les parents sont démissionnaires (je sais, je me répète) et, après, ils viennent se plaindre. C’est comme si un alcoolique faisait un procès à un vigneron en lui disant "vous m’avez rendu alcoolique". Gérez-vous vous-mêmes ! On accuse le porno d’être dangereux… Gérez-vous vous-mêmes ! On vit dans une société adulte, il me semble…



Tu parlais tout à l’heure de l’image de la femme dans tes films. Un cinéaste américain X me vient à l’esprit, qui filme lui aussi des "Amazones" dominatrices, même si son cinéma non narratif et hyper esthétisant semble par ailleurs très loin du tien. C’est quelqu’un dons les films t’intéressent ?


J’aimais bien le Andrew Blake de ses premiers films : Night Trips, Hidden Obsessions… Esthétisants, oui, mais construits, fantasmagoriques, oniriques. Ambitieux, quoi. Depuis pas mal de films, il me semble qu’il fait plutôt de la soupe commerciale fétichiste chic : ralentis, jazz cool, solarisations, pirouettes sur tickets de métro… J’ai vu deux trois de lui récents. C’est propre mais d’un ennui mortel. Et glacial. Je n’aime pas les trucs esthétisants. Wenders disait "Si, pendant un film, tu te dis "Oh, elle est belle, cette image !", c’est que le film est raté". L’image est au service d’un récit : crade s’il le faut, belle si nécessaire. Mais pas plus que nécessaire.



Est-ce que le X féminin, par et/ou pour les femmes, c’est une chose à laquelle tu crois ? Que penses-tu des initiatives de Canal + ou de Lars Von Trier en la matière, par exemple ?

Depuis 35 ans qu’il existe, le X s’est vachement banalisé. La représentation sexuelle est devenue banale et n’importe quelle fille parle avec sa copine du film X qu’elle a vu, etc. Ça a beaucoup changé. Tu vois de plus en plus de filles qui en parlent, qui en regardent. Moi, j’ai rencontré plein de filles qui m’ont dit "oui, j’en regarde, des pornos, je me branle, bien sûr", les filles le reconnaissent, maintenant, et ça, c’est une grosse différence. A l’origine, le porno était très majoritairement destiné à des hommes frustrés, on leur montrait donc des femmes soumises, pour les rassurer. A partir du moment où les femmes s’intéressent au porno, on voit autre chose. Moi, toutes les gonzesses que je fais bosser, ce sont des pétroleuses. Elles font des choses étonnantes, pour moi, sur le site. Elles se fistent les unes les autres, elles éjaculent… c’est la marque d’une prise de pouvoir sexuel des femmes. Elles ont une sexualité qui a beaucoup changé, très forte, très dominante.



Ma question portait plutôt sur le regard et la mise en scène, éventuellement différents, d’une femme par rapport à un homme sur le X…

Paradoxalement, non, il n’y a pas vraiment de différences. Le film réalisé par Ovidie, par exemple, pourrait avoir été réalisé par un mec. Par contre, il y a une façon de vivre la scène qui est particulière. Chez Private ou Woodman, c’est le mec macho, la nana se met à quatre pattes ; on l’encule et puis elle ferme sa gueule. Mais il y a tout un porno qui est conduit par les femmes, chez moi, par exemple, où ce sont les nanas qui tiennent les rênes et ça fait des scènes très différentes. Et très amusantes ! Dans le monde réel, ce sont les femmes qui portent la culotte, pas les hommes, ce sont elles qui sont fortes sexuellement. Les hommes sont un peu à la ramasse, suiveurs… Et puis si le porno a pu exister à l’origine, c’est parce que les femmes y sont allées ! Sinon, ils auraient filmé quoi, les cinéastes ? Leurs bites ? C’est parce que les nanas ont décidé que ça les amusait qu’elles y sont allées et qu’il y a eu des choses à filmer.



L'homme à la caméra X

 


Tu ne fais pas de gay ?

Si, j’en ai fait, deux, trois fois.



C’est vraiment différent, pour toi ?


Ça ne me fascine pas parce que ça n’est pas ma sexualité. Mais je trouve que c’est plutôt plus facile à faire parce que les garçons sont marrants, ils s’enculent joyeusement, ils courent partout, ce sont de bons petits soldats. Si ça m’avait rendu riche, j’aurais continué à en faire, parce que j’ai besoin d’argent. Mais il se trouve qu’on n’a pas gagné beaucoup de fric avec. Donc, tant qu’à faire de ne pas gagner d’argent, autant tourner un truc que je trouve plus joli… Mais j’ai mis des scènes gay dans certains de mes films hétéros. Dans Inkorrekt(e)s, le personnage masculin principal est un homosexuel, c’est sûrement mon meilleur film. Le plus "intello", en tout cas…



Est-ce que le contexte sociétal aujourd’hui est plus réactionnaire et complique encore plus les choses quand on travaille dans le porno ?

Ni plus, ni moins. Il y a eu un resserrement terrible des mœurs entre 76 et 81, ça a été la fin de la période baba cool, liberté sexuelle. "Mets ton tchador, salope !", il n’était plus question de liberté sexuelle, on a commencé à avoir peur de tout. Mais, paradoxalement et parallèlement, le porno devenait un produit de consommation bas de gamme mais de moins en moins effrayant. On en est là aujourd’hui. Les mœurs ne sont pas prêtes à laisser la sexualité envahir les médias, le législateur fait tout pour empêcher le sexe d’arriver au cinéma ou à la télévision : catégorie 5, interdit aux moins de 18 ans… toutes les portes se sont fermées. Mais, dans la tête des gens, le porno est de moins en moins dangereux, de plus en plus anodin. Je parle des CSP+, des gens Bac +3. Dans une famille d’OS du Poitou-Charentes, je ne sais pas ce qu’ils en pensent… Autour de moi, je vois que le porno est un truc pas forcément intéressant mais assez anodin. Il me semble…



As-tu la sensation d’être pris au sérieux comme cinéaste ?

Noooon ! Si, par une petite frange de fans, quelques milliers de personnes… Par contre, je suis souvent reconnu dans la rue, à cause des interviews que j’ai données. Et la bonne nouvelle, c’est que quand quelqu’un me reconnaît dans la rue, garçon ou fille, il est très gentil. C’est très très très gentil ! "Continuez, on aime bien ce que vous faites !". Et ça, quand tu as parfois un coup de déprime après voir passé la journée à monter des trous du cul, ça fait du bien. Il y a aussi une grande confusion. Parfois, dans la rue, on me dit "ah, vous êtes Fred Coppula !". On sait que je suis pornographe mais combien de gens savent que mon cinéma pornographique est un peu différent de celui des autres ? Pas grand monde, une petite frange de la population…



Je pensais plutôt à ta considération au sein du milieu du cinéma. Comme tu disais que certains distributeurs te demandaient de leur montrer tes scénarios, ça veut bien dire que tu es reconnu comme cinéaste à part entière ?


Hors du X, tu veux dire ? J’ai des copains cinéastes qui me considèrent comme l’un des leurs, oui. Je co-écris actuellement des projets avec des gens que je ne nommerais pas parce que rien n’est signé, des gens connus du cinéma. Pour eux, il ne fait pas de doutes que je suis un cinéaste, oui. Un cinéaste qui travaille avec trois francs six sous et comme eux ne pourraient pas travailler, en faisant des films en cinq jours, un cinéaste particulier, donc. Un collègue !



Tu travailles généralement en son direct (notamment sur Montre-moi du rose), ce qui t’oblige, pour tes nombreuses scènes de comédie, à travailler avec des comédiens français ou au moins francophones. Est-ce un avantage ou un inconvénient ?

De toute façon, je n’aime pas travailler avec des Tchèques ou des Hongroises, ce sont des mercenaires. Sauf exception, bien sûr. Mais très souvent, quand tu travailles avec des filles de l’Est, elles sont très belles, très soignées, mais tu es un client comme un autre. Elles font leur scène en regardant leur montre et je trouve ça très humiliant en tant que cinéaste, en tant qu’"artiste". Je trouve ça très humiliant de travailler avec une fille qui se comporte comme une pute. "Comme une pute", ça n’est pas péjoratif, hein, mais comme une mercenaire, quoi. Elle est là, elle regarde sa montre, elle fait "ah ah ah ah !", il n’y a pas de plaisir, pas d’implication. Bien sûr, il y a des exceptions. J’ai travaillé avec plein de filles de l’Est dans certains films, French Beauty, XYZ…, elles étaient géniales. Mais c’est vrai que, majoritairement, elles font ça pour gagner de l’argent le plus vite possible, elles ne sont pas fascinées par ça. Je me sens proxénète, quand je travaille avec elles, et je n’aime pas ça. Et il y a plein plein plein de garçons et de filles très bien en France. Et puis moi, je suis un mec de dialogues, dans mes films. Je ne pourrais pas faire des dialogues en anglais, je suis un littéraire, j’ai besoin de gens qui connaissent le français.



Tu dis que les filles de l’Est font ça pour l’argent. Mais les filles et les mecs français font ça pour quoi ?


Pour le fun. Pour la reconnaissance aussi, bien sûr. Ils jouent à être le plus connu possible. Mais pour l’argent, non. Les filles gagnent 350 € par scène. Elles gagneraient cinq fois plus en étant pute. Si l’argent était leur moteur, elles ne feraient pas ça. Milka, Eliska, Angell (les actrices de Montre-moi du rose), ce qui les amuse, c’est de transgresser, d’être photographiées, il y a un truc narcissique "je suis belle ET transgressive, et puis j’aime le sexe !". Je ne pense pas qu’elles le feront dix ans mais, aujourd’hui, elles le font parce que ça les amuse. C’est pour ça que c’est tellement agréable de travailler avec elles : "Qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui ? Ah oui, ça, ça m’amuse !". Dans ces conditions, on peut travailler… Et tu ne peux pas filmer du plaisir sans en éprouver.



Sur les scènes de sexe, Montre-moi du rose est assez emblématique de ton cinéma. Il y a des scènes assez hard (double pénétration, etc.) mais on ne ressent jamais la recherche de la performance "bigger than life"…

Tu sais, depuis le temps que je tourne des scènes de cul, j’ai compris ! Je n’impose rien. "De quoi vous avez envie ?". Milka : "Ah, je veux une double – Bon, ok, on fait une double. – On va se fister ! – Bon, ok, fistez-vous". Il est loin le temps où je disais "on va faire ci, on va faire ça". De toute façon, à mon goût personnel, ce sera toujours trop hard ! Toujours trop gynéco… Ce que je trouve beau, dans une scène de cul, c’est un visage… Mais les comédiens, ils adorent s’en mettre plein, se dilater l’anus, le vagin… ça les fait rire. "Bon, ben, ok, les amours, allez-y, dilatez-vous l’anus !". Mais moi, ce que j’attends et qui va me ravir quand je tourne la scène, c’est un visage d’extase, un pétage de plombs, un orgasme… Le visage, d’un seul coup, ça devient le plafond de la Chapelle Sixtine ! Une illumination. Là, je me dis, "ça, c’était beau". Mais sinon, les orifices, je m’en fous complètement, tu mets ce que tu veux dedans, je m’en tape, parce que c’est de la gymnastique. Moi, ce qui m’intéresse, c’est l’émotion : est-ce qu’il y a du plaisir ou pas, de la complicité ou pas ?... Le reste, c’est de la mécanique.





Avec Angell Summers

 


Les scènes les plus hard viennent donc des comédiens ? Mais est-ce que c’est une spécificité de ton cinéma ? Ce n’est probablement pas le cas avec tous les réalisateurs…

Si c’est pour voir un concours de gymnastique ou de dilatation, regardez du gonzo, ne regardez pas mes films ! Sur Ludivine, mon précédent film, j’étais trop hard. C’est un film en colère, très "dégoûtant", très gynéco, quoi, du fist, des éjacs féminines, des machins, pfff… Et, du coup, la charge sexuelle est tellement forte que ça détourne le spectateur du film. Si tu racontes une histoire, il faut que les scènes de cul soient raccord avec les personnages, il ne faut pas de scènes extrêmes avec des personnages doux, ça ne marchera pas. Dans Montre-moi du rose, je voulais que les personnages baisent bien, mais baisent comme on baise, pas en cherchant le record du monde de voltige aérienne, ça n’aurait pas eu de sens. Je voulais un côté un peu "réaliste".



Il y a d’ailleurs une scène assez frappante de ce point de vue, avec une éjac faciale un peu foirée, avec pas beaucoup de sperme, mais on sent que ça n’est pas grave.

Ah mais il n’y a pas de sperme du tout ! On s’en fout. C’est Titof dans la scène sur le bateau, à la fin, sur le visage d’Angell. C’est normal, c’était la deuxième scène de la journée de Titof, y’avait rien, on s’en fout… En plus, tu sais, les éjacs… J’avais dit à Angell "On la fait où ? – Sur le visage – Bon, allez, sur le visage". Ça tombait bien : comme ça, on avait l’éjac et puis après, elle parle. Je n’avais donc pas besoin de déplacer la caméra. Mais bon, on n’est pas à une éjac près, j’ai dû en filmer 1200…



As-tu parfois l’impression de "voler", dans le bon sens du terme, des choses à tes comédiens ?


Oui, je suis manipulateur. Enfin, c’est le métier de réalisateur qui veut ça, non ? J’obtiens d’eux des choses qu’ils ne savent pas qu’ils vont donner. Sebastian, par exemple. Dans le rôle que je lui ai écrit, je me fous de sa gueule. Mais avec tendresse. Et il est ravi de son rôle. Pourtant, je suis quand même assez méchant avec lui : "Il est où, le polytechnicien ?", il va de bide en bide, "Il est pas un peu neuneu, le cuistot ?"… J’ai volé à Sebastian son côté neuneu et je l’ai exposé mais, en même temps, il est ravi, il trouve que son rôle lui va très bien.



On ressent souvent une dimension un peu documentaire, assez "naturaliste"…

C’est normal, je connaissais les acteurs avant d’avoir écrit le scénario. J’écris toujours mes scénarios en fonction du casting que je vais avoir. Parce que n’importe qui est capable de jouer son rôle ou un rôle très proche de soi. Mais tu ne peux pas demander à un acteur de porno, qui n’a pas suivi quinze ans de cours de comédie, de jouer un rôle de composition. Donc, je me démerde toujours pour écrire des rôles qui ressemblent beaucoup aux acteurs que je vais avoir. Là, je connaissais bien mes actrices, j’avais bossé avec elles plusieurs fois, je connaissais très bien les trois garçons, j’ai écrit sur mesure pour eux. Du coup, ils se sentent effectivement à l’aise parce que ça leur ressemble. Si je te faisais lire le scénario, tu serais étonné en comparant avec le film, c’est au mot près ! Il y a zéro impro ! C’est à la virgule près, ce qu’ils sortent. Parce que le texte leur va bien, il leur est naturel. Enfin, la seule impro, c’est la réplique du GPS de Milka, une réplique absolument géniale. Elle est très drôle, Milka, quand elle veut. Il y en a même une autre, de sa part, à la fin, quand Sebastian dit "Vous savez ce qu’on pourrait faire ? – Une partouze !!". Le film devait se terminer comme ça, "Une partouze !", fin. Et puis Milka fait "Ah ben d’accord !", elle éclate de rire, et ça donne tout son sens à la scène, ça l’améliore. Elle est très forte pour ça, elle trouve des trucs comme ça, sur le fil.



A propos d’approche réaliste, on parlait tout à l’heure d’Ally. C’est un film plus directement documentaire…

Mais il y a zéro pourcent de documentaire ! C’est du faux documentaire d’un bout à l’autre. Ça en a juste l’apparence. La scène où elle vient pour la première fois dans nos bureaux a été retournée, par exemple. On a passé un an et demi à faire ce film, à réinterpréter l’histoire. Il y a du documentaire, en fait. Mais tu ne sauras jamais ce qui est vrai et ce qui a été refait… Mais, de toute façon, tous les documentaires sont mis en scène, on y refait des scènes. On fait souvent ça, dans le gonzo, on fait ce qu’on appelle du "reality sex". Je fais semblant de rencontrer une fille dans la rue, on fait semblant qu’elle soit timide, on improvise, "Non, je vais pas enlever ma p’tite culotte – Mais si, mais si, enlève ta p’tite culotte !", j’ai beaucoup fait ça. C’est très amusant à faire et l’impression de réalité est très forte. C’est très étonnant à faire. Tu le tournes, tu le montes et les gens qui le regardent ne mettent pas une seconde en doute le fait que ce soit vrai, alors que c’est entièrement faux !



Le porno est le monde du simulacre, de toute façon. Enfin, le cinéma plus généralement…

Oui, le cinéma, c’est : raconter une histoire. Ensuite, il y a des trucs de métier pour faire croire qu’une histoire est vraie ou pas. C’est pour ça que le porno est si fliqué : l’impression de réalité est très très forte. On ne met pas en doute la réalité de ce qu’on voit dans un porno, alors que c’est fabriqué. Si une fille prend une paire de baffes en se faisant enculer, on a l’impression d’assister à une scène de la vie réelle, alors que, derrière, il y a des relations de collègues de travail. C’est fabriqué, le porno, c’est joué…


Retrouvez d'autres articles sur John B. Root :

John B. Root - "Ally" (2002)
Avant-première du nouveau John B. Root, "Montre-moi du rose"


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Commentaires
De : NOODLES

"montre moi du rose" c'est un titre poétique, en fait, la jolie métonymie occulte la phrase d'origine "fais moi voir ta chatte !" ... et B. Root, c'est encore plus fort, on est à mi chemin du Joyce de Finnegans wake et de l'almanach vermot... le staïle quoi!!

De : mr_kenyatta

Tu n'y es pas du tout, noodles...
C'est évidemment une réinterprétation du "Rosebud" de Welles.

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