Sa mort est passée largement inaperçue, elle aura d'ailleurs curieusement suivi de peu celle de l'interprète de son plus beau film (Richard Widmark dans
Les Forbans de la nuit), mais il est vrai que sa carrière aura connu de drôles de tourments qui laissent à penser qu'elle ne fut au final que la pâle ombre de ce qu'elle aurait pu être... La faute à qui ? Les anti-communistes primaires vous répondront "à lui-même" ; les autres préfèreront blâmer la plus sombre période de l'histoire d'Hollywood, celle du mccarthysme et de la "chasse aux sorcières" de tout ce qui ressemblait de près ou de loin à un "rouge".
Rouge, Dassin le fut, incontestablement, étant membre du Parti Communiste américain de 1930 à 1939, rompant après la signature du pacte germano-soviétique. Suffisant pour le contraindre à l'exil européen au début des années 50, après des débuts hollywoodiens restant encore aujourd'hui très méconnus mais pourtant extrêmement prometteurs. On a cité
Night and the city (titre original des
Forbans...), on pourrait aussi citer
Les Bas-fonds de Frisco (
Thieves highway), aux préoccupations sociales marquées, adaptation d'une autre victime collatérale de la Guerre froide, Albert Bezzerides. Citons aussi
La Cité sans voiles (
The Naked city... classe de titres, ses films, hein, surtout si on ajoute le moins convaincant
Brute force -
Les Démons de la liberté - avec Burt Lancaster), largement tourné dans les décors naturels d'un New York toujours formidablement cinégénique (tout comme
Thieves... était aussi largement tourné dans les rues mêmes de San Francisco).
Bref, après une demi-douzaine de films plus oubliables pendant les années de guerre pour se faire la main (dont un avec... John Wayne, quand même !), tout semblait en place pour que Dassin devienne l'un des grands maîtres du film noir. Mais la Commission des Activités Anti-Américaines et ses pairs Edward Dmytryk et Frank Tuttle l'y ayant courageusement dénoncé en décideront autrement... Envoyé à Londres en 1950 par la Fox pour le tournage de
Night and the city, Dassin restera en Europe, à l'instar de John Berry ou Joseph Losey, autres bannis notoires.
Le rebond sera long et difficile, les Américains ayant prévenu les producteurs européens que tout film incluant Dassin dans leur générique ne serait pas diffusé aux Etats-Unis, "Land of Freedom" s'il en est...

Richard Widmark en homme traqué dans "Night and the city"
Comme Berry, c'est en France que Dassin retrouvera les studios, pour un coup de maître,
Du rififi chez les hommes (1955). Cette adaptation du "Pagnol de la pègre parisienne" Auguste Le Breton, au titre folklorique assez peu engageant, sera en fait la première bouture réussie du film noir hollywoodien sur le film de gangsters à la française. Le film s'avère même bien supérieur et surtout nettement plus moderne que le pourtant plus réputé
Touchez pas au grisbi de Jacques Becker. Et si Becker est souvent cité comme l'une des grandes influences de Jean-Pierre Melville (ce qui n'est pas faux), c'est assez injuste pour le
Rififi, dans lequel Dassin joue lui-même le rôle de "César le Milanais", sous le pseudonyme de Perlo Vita !
Le film ayant connu un grand succès, Jules Dassin peut tout naturellement continuer sa carrière en France. Deux ans plus tard, ce sera
Celui qui doit mourir, à nouveau avec Jean Servais (le personnage principal du
Rififi), mais aussi et surtout une actrice grecque commençant à se faire un petit nom au théâtre et au cinéma, à la fois en France et dans son propre pays, Melina Mercouri. A de rares exceptions près, tous les films ultérieurs de Jules Dassin (le dernier étant réalisé en 1980) auront parfois comme objectif prioritaire de magnifier celle qui deviendra très vite sa muse, et son épouse, en 1962.

Melina Mercouri aurait pu être la "Bardot grecque" si elle n'avait pas été de gauche...
Le point culminant artistique du couple sera atteint en 1960 avec leur premier film grec,
Jamais le dimanche, où Dassin lui-même donnera la réplique à une Melina qui obtiendra le prix d'interprétation à Cannes pour ce film. Ce récit, très pygmalionien (qu'on n'ira quand même jusqu'à qualifier d'autobiographique...), d'un touriste américain tombant sous le charme d'une prostituée athénienne et tentant de la remettre dans le droit chemin, fera aussi énormément pour la popularisation du sirtaki (la fameuse chanson
Les Enfants du Pirée...), ce qui n'est pas forcément à mettre à son crédit.
Malheureusement (encore le syndrôme dit "wendersien" du cinéaste amoureux ?), la collaboration Dassin/Mercouri se fera sous le signe d'une nette perte d'inspiration du premier nommé, au profit (?) d'un cinéma souvent lourdement didactique, ayant beaucoup contribué à la baisse considérable d'estime et de réputation de Dassin dans le cœur des cinéphiles. A vrai dire, le couple donnait souvent l'impression d'être plus impliqué dans un combat politique ô combien honorable (de 1967 à 1974, la Grèce a subi la sinistre "dictature des colonels") et d'ailleurs triomphal, Melina Mercouri, elle-même petite-fille d'un ancien maire d'Athènes, devenant députée PASOK (le PS local) de son cher Pirée en 1978, avant d'occuper la fonction, avec un grand talent, de Ministre de la Culture pendant une douzaine d'années, jusqu'à sa mort, en 1994.
En bons Français que nous sommes, nous ne pouvions pas conclure sans évoquer la mémoire du grand Joe, fruit du premier mariage de Jules avec la violoniste virtuose hongroise Béatrice Launer. Pour cela, on pardonnera à Jules Dassin une carrière cinématographique laissant beaucoup de regrets...