
Nombreux sont les films américains qui ne passent pas par la case "salles françaises" et alimentent directement, à hauteur de quelques gouttes, l'océan du marché du DVD. Vous aurez bien compris que
The Strangers fait partie de ces noyés - et il en faut, là n'est pas la question -, mais quand on voit sortir dans nos salles certains films estampillés "de peur", stéréotypés pour un public adolescent (supposé) ne faire aucun cas de la qualité et de la proposition du film, on se dit que le système doit être un peu stupide de jeter le bébé tout en gardant l'eau du bain.
Il ne s'agit pas d'un mythe du chef-d'oeuvre enfoui, éreinté dans sa quête de public par les rigueurs de l'hiver marketting, mais de se demander pourquoi choisir le pire, le déjà-vu mille fois sans la moindre larme d'originalité quand on peut avoir du bon.
Là je parle en général, et en particulier on peut tomber sur des films comme
The Strangers, premier film de Bryan Bertino avec Liv Tyler et Scott Speedman. Leur couple est harcelé par des inconnus alors qu'ils résident dans la maison de son père.
Nous sommes plongés au début du film dans une atmosphère dont la torpeur ne se révèle que plusieurs minutes plus tard. Suite à une demande en mariage mal calculée de la part de James, un froid a été jeté au milieu du couple : ces quelques séquences d'intrigue sentimentale avec faux rythme peuvent sembler vaines dès qu'on a fini d'admirer la photo très sombre du film. Mais elles prennent toute leur ampleur dès la première rupture, quand une fille indolente, terrifiante et dont le visage reste dans l'ombre a tambouriné à la porte.
L'élément perturbateur est lancé et avec lui une trame plutôt classique de relation harcelés/harcelants avec un bon quart d'heure très tendu, jusqu'à ce qu'avoir vu suffisamment les méchants ne les rendent que trop réels, "rationnels".
L'un des vrais points forts du film est de faire émerger tour à tour, incitées par le film, mais réalisées par le spectateur, les différentes hypothèses concernant les identités et les motivations de ces individus masqués qui toquent, s'introduisent, jouent, effrayent, manipulent, blessent, attrapent. Mais qui sont ces gens, pourquoiiiii ?
Vengeance de l'ex-futur mari, secret d'enfance, voisinage honteux ?, sont-ce le courage, ou l'amour de nos protagonistes que le film met à l'épreuve ? Autant d'indices subtilement distillés dans le cours du film, sans que jamais l'un ne paraisse être privilégié par rapport à un autre... les pistes sont simplement lancés, et restent comme en suspension jusqu'au dénouement final qui aura de quoi surprendre pour son absence de dénouement !
Brutalement, alors que le jour se lève, les masques tombent, les couteaux tranchent, et les tueurs s'en vont. Rétrospectivement, le film prend à nouveau de l'ampleur. N'est-ce pas à la lumière du jour que la réalité reprend ses droits sur le rêve et le fantasme, qu'à l'état potentiel des choses se substitue celui, brutal et univoque, de la vérité.
Elle tient du fantastique, toute cette nuit de terreur, de masques blancs qui surgissent de la pénombre, de présences qui s'immiscent dans une maison pourtant bien fermée, de fantômes défiant l'espace et le temps, de tentatives de fuite précisément anticipées... Le travail du son, très spécifique sur ce film, rend compte de ces présences quelque peu fantasmatiques et étranges : sur le plateau lui-même (et non en post-production), l'ingénieur-son balançait toute une batterie de bruitages, craquements, grincement,... plaçant les acteurs dans une angoisse permanente. Cela se ressent à l'image et confère à la nuit du film une densité intéressante (s'ils ne se remarquent pas tous, ces sons sont permanents ou presque).
On peut regretter un manque d'audace ou d'aboutissement qui aurait maintenu un état de frayeur chez le spectateur au-delà de la typique "tension qui retombe dès qu'on identifie le danger", et, second aspect très probablement lié au premier, qui aurait renforcé le caractère fantastique de la nuit alors que les méchants y paraissent encore un peu trop incarnés.
Au final, un film très plaisant, avec de bonnes idées (le making-of, somme toute classique, est intéressant à cet endroit), quelques éléments qui se démarquent. Il montre qu'il reste toujours possible de faire du cinéma de genre qui peut se situer entre les enjeux d'un divertissement et une démarche plus personnelle (sans être forcément d'auteur) d'invention et de proposition. Probablement que son rythme, sa lumière, son refus de la surenchère débridée et son pseudo-dénouement le relégueront vite au fond des piles de DVD. En tout cas, moi j'irai voir le prochain Bertino,
Alone, et en salles (j'espère)!