
Tom Tykwer est un réalisateur à l’évolution intéressante : après avoir débuté dans une forme de cinéma où primait un conceptuel plutôt brut et une énergie poétique remarquable, il a amorcé une quête de maturité en s’attelant à des projets qui ne pouvaient que limiter sa fièvre créatrice : un scénario posthume de Kieslowski (
Heaven), une adaptation réputée impossible (
Le Parfum) et aujourd’hui cette
Enquête (on préfèrera le titre original,
The International). Annoncé comme un thriller paranoïaque où les banques luxembourgeoises incarnent un mal très contemporain, le film ne s’impose pas de façon évidente. Pendant toute la première partie on a en effet vraiment le sentiment que le cinéaste est tombé dans le pur service commandé, en alignant des scènes d’investigations monotones et ressassées. Rien de désagréable non plus. Mais l’intrigue, de prime abord très classique, est alors essentiellement rythmée par les nombreux changements de lieux et la mise en valeur architecturale de nombreux bâtiments prestigieux. C’est un peu comme si la beauté que peut atteindre le cinéma de Tykwer ne semblait s’y manifester que dans l’aspect le plus décoratif de sa mise en scène, avec aussi ces plans aériens élégants et les petites astuces narratives pour rendre plus fluide des reconstitutions laborieuses. Absolument pas de quoi fouetter un chat donc. Clive Owen donne le sentiment de refaire son numéro de la grande classe négligée tandis que Naomi Watts est un peu réduite à être l’assistante du procureur de n’importe quel épisode de
Law And Order. On devrait ceci-dit se souvenir que souvent les films de Tykwer aiment à prendre un nouveau souffle à mi-chemin, et à s’enfoncer dans des fuites en avant sans trop d’issues concrètes. De retour à New York, et à la poursuite d’un tueur étrange, la tension intériorisée du film finit par exploser lors d’une séquence absolument furieuse à l’intérieur du musée d’art moderne Guggenheim. Le cinéaste a préféré cette grande scène très rentre dedans à des mouvements plus opératiques, faisant voler en éclat le côté lisse du décor qui est aussi celui qui régit les flux du monde. La scène est assez surprenante, mais évite aussi de n’être qu’un simple mécanisme esthétique et flirt même étrangement avec les gunfight de Hong-Kong. C’est vraiment à partir de ce moment que le rythme du film prend du sens dans une direction artistique singulière. Dés cet instant
The International s’abandonne à un déroulement plus libre où est convié une justice parallèle et souterraine … mais cette dernière va se révéler être aussi piégée que la justice classique, et va désamorcer les possibles climax positifs pour le spectateur. On ne retourne pas facilement contre eux les puppet masters de l’ombre, et le film évite habilement de tomber dans ce cliché.

L’une des autres qualités du film est de ne jamais sombrer dans l’iconisation et la romantisation du héros forcé de se salir les mains pour le bien de tous, une image devenu un peu tendance ces derniers temps avec Jack Bauer ou le succès de
Dark Knight : on ne sait pas ici précisément d’où vient Owen, son passé semble lourd mais il n'est pas explicité…et on ne saura pas non plus vers quoi il ira. Ce personnage principal est comme éteint par toute la fidélité qu’il a attaché à son idéal de probité. A peine l’émotion est-elle seulement esquissée à deux courts moments avec sa collègue (et c’est de la suggestion, plutôt intéressante). C’est un peu comme une version plus radicale et dépouillée du personnage qu’il interprète dans
Les fils de l’homme… sans les tongues et Michael Caine donc. On remarquera également à posteriori que ce qui se profilait comme des clichés n’en sont pas forcément à l’arrivée : Armin Mueller Stahl qui semblait interpréter son énième monsieur tout le monde diabolique est plus complexe et intéressant qu’attendu. Le duo de flic new-yorkais et leur rythme d’enquête, eux aussi très
Law and Order, sont dans la même veine gentiment disloqués avec le musée Guggenheim. D’une façon générale, contrairement à ce qui les planifie comme les pions d’une intrigue, les êtres humains ici tendent à s’humaniser à la seconde approche par des touches discrètes mais très efficaces. « La fiction doit être parfaite contrairement à la réalité » est-il énoncé en substance par Armin Mueller-Stahl dans une belle scène d’interrogatoire. C’est un peu le contraire de ce film qui n’en suit pas réellement les règles, et s’enfonce dans une ambiance de plus en plus abstraite. Il nous laisse sur un constat très amer et particulièrement déprimant.
Réalisé par Tom Tykwer. Avec: Clive Owen, Naomi Watts, Armin Mueller Stahl, Ulrich Thomsen, Jack McGee... Scénario: Eric Singer. Durée: 118 minutes.