Réalisé par le cinéaste palestinien Rashid Masharawi, Songe  est un road movie… sans route… Et peut-être même « le seul road movie en quête d’une route » selon son réalisateur. Sami, Kamal et Mariam traversent la Palestine, du camp de réfugiés de Khalifa à la ville d’Haifa en passant par Béthléem et Jérusalem… à la recherche d’un pigeon. Le motif futile s’affirme d’emblée comme le prétexte d’une quête autrement symbolique. Kamal dirige à Béthléem une ébénisterie où sont sculptés des Jésus en bois (offrant les plus belles scènes du film), Mariam, sa fille, tient la boutique, Sami le neveu, vit avec sa mère dans le camp, et n’a de cesse de retrouver névrotiquement l’oiseau envolé. Allégorie d’une liberté si lointaine, que nul n’ose encore y rêver, concentré dans les menues tâches du quotidien pour survivre à cette fin sans fin du monde et dans ce confins. Le cheminement de la troupe immerge dans le contexte palestinien en évitant soigneusement toute dénonciation, sur les traces du pigeon voyageur, censé être revenu chez son ancien propriétaire à Haïfa.

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Dans un vieux combi Volkswagen orange, trois personnages que tout semble opposer sont contraints de partager l’espace. Ils brossent des types de la modernité : un chauffeur désabusé (le père), une jeune femme déterminée (la fille) et un garçon silencieux et angoissé (le neveu). Le van ne roule presque jamais. Il est bloqué, détourné, ralenti, par les checkpoints, les murs, les frontières invisibles et oppressantes de la Cisjordanie occupée. Dans cette tension entre le mouvement désiré et l’immobilité imposée, Masharawi capte avec brio l’absurdité kafkaïenne du quotidien palestinien, où les trajets les plus banals deviennent des odyssées bureaucratiques ou militaires.

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Révélé à Cannes pour son cinéma engagé avec Couvre-Feu (1993) puis Haïfa (1996) ou encore Ticket to Jerusalem (2002), Rashid Masharawi a toujours ancré son regard sur la Palestine, en évitant le didactisme ou la dénonciation frontale. Fidèle à son style mêlant le réalisme social et la fable poétique, il utilise ce huis clos du van pour faire émerger l’humanité vibrante de ses personnages. La caméra capte les silences, les soupirs, les échanges fugaces de regards. Le dialogue est rare, pesé, souvent interrompu par le bruit du dehors – sirènes, ordres en hébreu, chiens qui aboient, moteurs qui tournent à vide. Cette esthétique du non-événement donne au film sa force : il raconte le sentiment d’enfermement, l’attente perpétuelle, et surtout, le rêve jamais tout à fait brisé d’un ailleurs possible pour ces personnages qui pourraient être notre famille, nos voisins.

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Amertume souriante, ironie tragique et poésie caractérisent ce huis clos mobile bloqué par les réalités de l’occupation. Ou plutôt, dans la lignée des films à rebours de ce qu’on attend d’eux, Songe inverse la logique du road movie. Le fait imploser à force de circuler, tel le hamster dans sa roue, entre les murs invisibles des frontières occupées. La violence sidérante de la guerre n’est jamais évoquée autrement que par cette privation de liberté dans une prison à ciel ouvert. Alors que la route métaphorise la liberté, la fuite, la découverte, ici, elle est est un mirage : ni grande évasion, ni paysages à perte de vue. L’immobilité devient le décor d’un voyage intérieur, qui est celui de la résistance au désespoir.

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Dans Songe, la politique est partout, mais toujours en arrière-plan des préoccupations immédiates des personnages : dans un mur tagué, dans une carte effacée, dans un itinéraire interdit. Les êtres humains, leurs contradictions, leurs peurs, leurs minuscules espoirs sont au centre de l’attention. La performance d’Ashraf Barhom (Kamal, charismatique et tout en retenue), d’Adel Abu Ayyash (Sami), et de la jeune Emilia Massou (Mariam), donne chair et voix à une douleur collective qui ne renonce jamais à rêver.

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La métaphore du regard enfantin sur un univers d’adultes complexes et souvent hostiles est un outil de contournement de la censure maintes fois employé. Elle a déjà inspiré des œuvres marquantes du cinéma iranien comme Où est la maison de mon ami ? (1987) d’Abbas Kiarostami ou Le Ballon blanc (1995) de Jafar Panahi, ou des oeuvres récentes du cinéma mondial comme Rapture de Dominic Sangma (2024). Film rare, lent, méditatif, frustrant parfois – mais jamais vain, Songe fait du surplace son moteur narratif, de l’attente son propos, et de l’occupation une poésie cruelle. Rashid Masharawi signe ici un film à la fois minimaliste et bouleversant, un grand moment du cinéma palestinien contemporain.

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A propos de Frédérique LAMBERT

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