Le succès des longs-métrages produits par la Hammer dès la deuxième moitié des années 50, rapidement suivie par d’autres firmes qui s’engouffrent dans la brèche (Amicus en tête), permet un engouement certain pour l’épouvante britannique. Réinterprétations sanglantes et érotiques de grands mythes du fantastique (vampires, momies…) ces films marquèrent durablement toute une génération de cinéphiles et de réalisateurs, de Tim Burton à Guillermo Del Toro. De l’autre côté de l’Atlantique, la réponse ne tarde pas à se faire entendre. La fin des 60’s marque le début d’une nouvelle ère avec deux gestes fondamentaux : Rosemary’s Baby et La Nuit des morts-vivants. Suivront L’Exorciste, La Dernière maison sur la gauche ou Massacre à la tronçonneuse, soit autant d’œuvres redéfinissant les contours du genre. Exit le décorum gothique, l’horreur pénètre désormais le quotidien et charrie tous les traumatismes d’une Amérique en proie à l’enfer de la guerre du Vietnam ainsi qu’à une perte de confiance envers ses institutions. Pourtant, en Angleterre, certains tentent de continuer à faire vivre le fantastique local, y compris en marge des grosses compagnies, alors en perte de vitesse. Ancien chef-opérateur (il signa notamment la photo de Carnage avec Peter Cushing), Peter Newbrook passe pour la seule et unique fois derrière la caméra afin de réaliser l’un des objets les plus singuliers de cette ère. The Asphyx suit les étranges expérimentations de Sir Hugo Cunningham, un riche philanthrope passionné de photographie, qui pense avoir trouvé le moyen de capturer « l’esprit de la mort » sur ses clichés. Méconnu et longtemps invisible dans des conditions techniques décentes (seule une antique édition DVD était disponible), le long-métrage est désormais disponible en Blu-Ray grâce au travail de MDC Films. 

Copyright – Glendale Film Productions

Dans son entretien présent en supplément, Nicolas Stanzick aborde en détails la période qu’il nomme « la décadence du genre gothique ». Des films comme The Wicker Man, qui, tout en conservant certaines figures chères à la Hammer (l’étranger perdu au cœur d’une communauté rurale isolée aux rites étranges) viennent modifier profondément l’ADN de la firme en y injectant un souffle hippie. The Asphyx s’inscrit d’évidence dans cette dynamique de renouveau. Pourtant, en apparence du moins, certains codes traditionnels subsistent, tels ces références pseudo mythologiques, cette crypte creusée sous le manoir où grouillent des araignées, ou ce générique auscultant un intérieur cossu poussiéreux, rempli d’instruments scientifiques. Le personnage de Sir Cunningham, campé par Robert Stevens (incarnation du célèbre détective dans La Vie privée de Sherlock Holmes de Billy Wilder), s’impose comme un savant fou, lointain cousin du docteur Frankenstein. La superbe photo de Freddie Young (collaborateur régulier de David Lean, aux côtés duquel Newbrook fit ses armes) accompagne le même mouvement à cheval entre classicisme et modernité. Elle oscille entre les teintes pastel des intérieurs aristocrates (notamment dans la première partie) et les oripeaux sombres et très contrastés de l’horreur british dès que le surnaturel pénètre le récit. Saluons au passage la très belle restauration proposée par MDC qui rend enfin justice aux qualités plastiques du long-métrage. Dommage en revanche que le cinéaste se montre trop sage dans sa mise en scène extrêmement statique. Ironiquement, c’est lors des instants tragiques que sa caméra se fait la plus mobile, accompagnant le funeste mouvement de barques sur un lac. Le rendu kitsch des asphyx, préfigurant certains fantômes rigolards de Ghostbusters, ou les maquillages approximatifs ne jouent pas en sa faveur. En d’autres mains, plus aventureuses ou plus expérimentées, L’Esprit de la mort serait probablement déjà considéré comme un classique incontestable. Il sommeille néanmoins en son sein, une approche sociale qui mérite d’être analysée plus en profondeur. 

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Au cœur de l’intrigue se niche une dimension politique que le réalisateur ne fait malheureusement que survoler. L’exécution publique d’un condamné soulève l’indignation populaire et provoque des manifestations. Ce retour à une politique fasciste et réactionnaire se joint à une avancée positiviste de la science qui compte bien lever le voile sur tous les secrets, y compris ceux de la mort. En effet, si l’un de ses amis journaliste, lui demande de couvrir l’événement afin de dénoncer cette décision des pouvoirs publics, le savant y voit quant à lui une opportunité de tester sa machine. Ici, les cobayes, plus ou moins volontaires, sont recrutés dans des foyers pour sans-abris. Giles, le gendre de Hugo, campé par Robert Powell, vu dans L’Or se barre et Jésus de Nazareth, dévoile au détour d’une réplique qu’il a lui-même été « sauvé de la pauvreté » par son beau-père. Si cette notion de transfuge de classes définie par Nicolas Stanzick, n’est qu’évoquée, elle donne lieu à l’une des meilleures idées visuelles du long-métrage lorsque le cinéaste filme Sir Cunningham dormant dans un cercueil. Il devient ainsi un vampire huppé, obnubilé par l’étiquette, se nourrissant de l’énergie vitale des plus pauvres afin d’atteindre l’immortalité. Pour ce control freak, le danger vient de l’un des seuls éléments sur lesquels il n’a aucune prise, un simple hamster, responsable de la tragédie finale tristement ironique. 

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Certains choix narratifs de The Asphyx peuvent surprendre, ou déconcerter. Ainsi, comme le souligne Stanzick, pourquoi le scientifique change-t-il ses méthodes de simulation afin de se jouer des entités, si ce n’est pour suivre une logique de grand guignol pleinement assumée. La démarche du chercheur s’apparente à un tour de magie, de prestidigitation. Il fabrique des dispositifs et des gadgets pour mener à bien sa quête. En vérité, le long-métrage recèle un rapport profondément méta à son sujet. Obsédé par la recherche et la découverte, Hugo s’impose comme le créateur d’un proto cinématographe à même de capter la mort elle-même. La science se mêle à l’occultisme, la rationalité au surnaturel. Ici, son appareil saisit l’âme ou plutôt une sorte d’ange de la mort, figuré sur les clichés par une simple tâche, renvoyant à la photographie spirite de la fin du XIXe siècle. La technologie est l’unique moyen de saisir le sacré, et même de l’emprisonner, de le faire sien. L’art comme moyen de vaincre la Grande Faucheuse, de toucher du doigt l’immortalité, une idée chère à André Bazin, que Nicolas Stanzick cite d’ailleurs. Au fond, les expérimentations de Cunningham ne sont pas si éloignées des films morbides de Mark Lewis dans Le Voyeur, voire du cri d’agonie que le preneur de son incarné par John Travolta dans Blow Out cherche à tout prix à enregistrer. Rendre éternel par le septième art ce que l’on aime ou ce qui nous fascine, à l’instar de cette stèle sur laquelle le héros malheureux se recueille, est au final le véritable sujet de L’Esprit de la mort. Certes, pas le plus grand film d’horreur britannique, sa ressortie assurée par le formidable travail de MDC Films, lui permettra, à n’en pas douter, de se faire une place de choix dans le cœur des cinéphiles. 

Disponible en Blu-Ray chez MDC Films

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A propos de Jean-François DICKELI

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