« Je suis las d’accomplir tous ses exploits. Je ne suis pas un pantin. » Ainsi s’exprime Hercule face à la Sybille, en pleine introspection. Il ajoute, en substance, qu’il souhaite renoncer à son statut de demi-dieu et à l’immortalité qui l’accompagne. Il aspire simplement à souffrir et aimer comme un homme, à vivre pleinement et à mourir. Ses propos ne sont pas exactement ceux-là, mais l’idée est présente. Pourquoi cette déclaration dans Les Travaux d’Hercule, réduisant les douze exploits à peau de chagrin – seulement 2 ou 3 ? On peut supposer, comme l’indique également Emmanuel Rossi dans le livret sur Steve Reeves qui accompagne le combo Blu-Ray, qu’il valait mieux éviter de véhiculer des relents de fascisme en déifiant un héros musculeux et invincible à l’image d’un Maciste au début du 20ᵉ siècle, récupéré par un certain Mussolini à des fins de propagande. Hercule apparaît comme un homme ordinaire en jupette, avec la capacité de soulever des rochers et de détruire des colonnes romaines. Steve Reeves, culturiste américain aperçu dans quelques séries B, devient, en traversant l’Atlantique, une icône du cinéma de divertissement italien, précurseur des « gros bras » des années 80/90 tels qu’Arnold Schwarzenegger et Jean-Claude Van Damme, cultivant ainsi une même imagerie homoérotique qui mériterait d’être explorée.

Copyright Artus
Les Travaux d’Hercule et sa suite, Hercule et la Reine de Lydie, partagent une structure narrative similaire : les enjeux d’une intrigue faussement complexe sont énoncés en prologue, de quoi perdre les spectateurs venus admirer le corps sculptural du héros, les décors délicieusement surannés et/ou passer un bon moment en compagnie de Sylvia Koscina. Mais rassurez-vous. Les imbroglios politiques sont rapidement simplifiés en un récit linéaire dès qu’Hercule est envoyé en mission. Comme dans un jeu (de l’oie par exemple), il franchit des étapes, surmonte des obstacles jusqu’à l’arrivée, qui n’est autre que le point de départ. Dans Les Travaux d’Hercule, l’exposition se révèle particulièrement verbeuse, jusqu’à la mort du fils du tyran, le roi de Lolcos Pellas. Ce dernier fait venir Hercule pour lui confier l’éducation de son fils, Iphitos, après avoir sauvé sa fille, Iole, dont il tombe amoureux au premier regard. Vous suivez ? Poursuivons. Iphitos, jaloux de la puissance de son nouveau précepteur, tente d’impressionner Monsieur Muscle, mais trouve la mort en affrontant le lion de Némée. Considéré comme responsable de sa mort, Hercule est contraint d’effectuer plusieurs travaux et d’aider Jason (accessoirement l’héritier du trône) et les Argonautes à conquérir la toison d’or. D’autres sous-intrigues parsèment le récit jusqu’au moment du grand départ pour Hercule et sa joyeuse équipée.

Copyright Artus
Le film prend son envol au bout de trente minutes, offrant un dépaysement suranné filmé dans de magnifiques décors naturels et artificiels mis en lumière par Mario Bava, qui en profite pour expérimenter des effets spéciaux optiques. Son apport dans la réussite de ce péplum est essentiel. Cependant, Pietro Francisci, un habitué du genre, auteur du Prince esclave et de La Reine de Saba, est un honorable artisan dont il serait injuste de lui ôter la paternité du film. Il sait orchestrer des scènes d’action bien découpées, diriger des centaines de figurants et gérer les petits climax de cet agréable divertissement qui fut un succès à sa sortie en salles. Comédien limité, Steve Reeves compense ses faiblesses de jeu et son visage peu expressif par une énergie et un enthousiasme. Sa généreuse présence n’est pas étrangère à la réussite de ce péplum, qui a entraîné une suite, plus relâchée au niveau de l’écriture, mais plus rythmée et inventive, enchaînant les péripéties aussi nombreuses que dépaysantes.

Copyright Artus
Toujours tourné dans les mêmes décors – les restes de ceux d’Ulysse de Mario Camerini de 1954 – Hercule et la reine de Lydie adopte une structure narrative similaire au précédent avec quelques curieux décrochages (ne parlons pas de rupture de ton), liés à une astuce du scénario écrit par l’éclectique Ennio De Concini (Les Titans, Ulysse, mais aussi Le Masque du démon et Le Cri), renouvelant quelque peu la routine. Hercule, sa femme, Iole et le toujours aussi fringant Ulysse sont en route pour Thèbes. Le trône est disputé par les deux fils du roi Œdipe, Étéocle et Polynice, qui demandent à Hercule d’intervenir. Alors qu’il parvient à trouver une solution, Hercule est drogué et enlevé par les soldats d’Omphale, la reine de Lydie (jouée par Sylvia Lopez, décédée après le tournage à l’âge de 26 ans d’une leucémie). Pire, ayant perdu la mémoire, la reine est bien décidée à le garder dans sa prison dorée. Le super-héros des temps anciens, sans la conscience de sa force, se laisse vivre, profitant de cette oisiveté en toute quiétude. Heureusement, son fidèle serviteur veille au grain, tentant par tous les moyens de lui faire revenir la mémoire. Très amusant, le film doit beaucoup aux charmes des actrices qui batifolent dans cette île aux filles dans des paysages somptueux, où l’on sent la patte visuelle et sensuelle de Mario Bava, coréalisateur officieux du long métrage. Concernant le bestiaire de monstres, bestioles et autres gargouilles, ces aventures mythologiques sont moins fantaisistes que d’autres péplums fantastiques des années 60, mais procurent un plaisir aussi éphémère qu’euphorique, un petit bain de jouvence qui nous replonge en enfance.

Copyright Artus
Les copies ne sont pas parfaites (les scènes de nuit trop sombres et les retouches numériques pas toujours heureuses, lissant les visages), mais les couleurs, très contrastées, sont éclatantes. Il s’agit, selon l’éditeur, du meilleur master disponible actuellement. Donc, on ne va pas chipoter si on compare l’image aux DVD sortis chez nous. Surtout que le péplum italien est le parent pauvre de l’édition physique, car hormis Artus personne ne s’intéresse à ce genre oublié des amateurs de bis et de cinéma italien qui a pourtant fait le bonheur d’une génération de cinéphiles qui tend à disparaître. Outre l’excellent livret d’Emmanuel Rossi autour de Steve Reeves, le comédien Willy Colombini, qui interprète Pollux, évoque, dans les entretiens en bonus, des anecdotes sur Steve Reeves, Mario Bava et plus généralement sur le tournage des films.
Les Travaux d’Hercule (Italie/Espagne –1958) de Pietro Francisci avec Steve Reeves, Sylva Koscina, Fabrizio Mioni, Gianna Maria Canale, Ivo Garrani.
Hercule et la reine de Lydie (Italie/Espagne – 1959) de Pietro Francisci avec Steve Reeves, Sylva Koscina, Fabrizio Mioni, Sylvia Lopez
© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).