Après L’Etrange vice de miss Warth, Toutes les couleurs du vice et Ton vice est une chambre close dont moi seul ait la clé, regroupés dans un coffret édité par Artus sous le titre La trilogie du vice, Le Chat qui fume a la bonne idée de sortir en Blu-Ray, La Queue du scorpion réalisé à la même période. Sergio Martino délaisse partiellement les tropes psychologiques et les traumas de personnages tourmentés, très bien exploités dans L’Etrange vice de Miss Warth pour se concentrer sur les rouages d’une sombre machination orchestrée par des personnages cupides et diaboliques. La misanthropie délicieuse de 6 femmes pour l’assassin sert au fond de modèle à Martino qui s’en donne à cœur joie pour dresser une galerie de personnages peu reluisants. Pour parfaire son intrigue tortueuse, ce giallo démarre à la manière d’un pur film noir hollywoodien, articulé autour de la figure triangulaire du mari, de la femme et de l’amant. Victime d’un accident d’avion, Kurt Bauman, un riche homme d’affaires, laisse une assurance d’un million de dollars en faveur de sa femme, Lisa. Celle-ci demande à être payée en liquide et embarque pour l’Amérique du Sud. Elle est suivie par un détective engagé par la compagnie d’assurance. L’assurance sur la mort de Billy Wilder a dû traverser l’esprit des scénaristes.

La Queue du scorpion — Wikipédia

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Le récit, imaginé par Ernesto Gastaldi, Sauro Scavolini et le cinéaste, pervertit le genre très rapidement pour s’imposer comme un giallo dynamique particulièrement retors et divertissant. Divertissant est bien le mot qui vient à l’esprit tant les auteurs semblent s’amuser à brouiller les pistes, à emprunter des directions sinueuses et à embarquer les spectateurs aux confins du monde dans des paysages somptueux, en l’occurrence la Grèce, ce qui permet à Sergio Martino de rendre un hommage discret à l’un de ces cinéastes fétiches, Costa Gavras. En effet, La Queue du scorpion est au giallo ce que les James Bond sont aux films d’espionnage, à savoir un produit exotique et jubilatoire qui s’amuse avec le spectateur d’un œil complice, décuplant les rebondissements, les saillies humoristiques et les meurtres graphiques dénués de tout potentiel réaliste. La narration emprunte à Psychose, ce qui permet à l’histoire de rebondir au bout de 45 minutes ; elle embarque le spectateur dans un jeu jouissif de simulacres qui fera des émules des années plus tard au sein du cinéma américain de studio. Il n’est pas si absurde de voir en Sexcrimes un descendant brillant du film de Martino.

La Coda Dello Scorpione (Sergio Martino; Thriller; 1971) - Video Dailymotion

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Les nombreuses invraisemblances mettent à rude épreuve la suspension d’incrédulité d’un whodunit qui, paradoxalement, finit par séduire grâce à ses outrances visuelles et son ironie mordante. Sergio Martino, tout comme Umberto Lenzi, s’amuse à dépeindre une bourgeoisie cupide et immorale, prête à tout pour de l’argent, jusqu’à l’épilogue, soulignant de façon ambiguë la maladie mentale de l’antagoniste. La misanthropie qui irrigue le film sied parfaitement à l’ambiance, à la fois légère et acide, de ce thriller transalpin codifié et insolite, par son pas de côté et sa mise à distance. En effet, La Queue du scorpion synthétise tous les tropes inhérents au giallo, de son érotisme macabre à ses crimes sadiques, en passant par son atmosphère de roman-photo décadent. Le talent formel du cinéaste sidère dès le pré-générique. Épaulé par un chef-opérateur talentueux et la partition inquiétante de Bruno Nicolai, Martino anticipe une des nombreuses surprises du récit et traque avec une caméra voyeuse les faits et gestes de ce qui semble être le personnage central, une jeune femme (la belle Ida Galli) qui marche prestement dans Londres : caméra subjective filmant la nuque de l’actrice, montage en contretemps, cadrage étrange introduisant une présence inquiétante en hors-champ, partition au diapason. La frénésie stylistique de cette farce macabre la rapproche d’un film d’action qui n’aurait de cesse de nous surprendre par ces ruptures de ton, ses brusques saillies de violence et ses dialogues étranges qui naviguent entre grotesque assumé et humour cynique.

La QUEUE du SCORPION | LE TOUR D'ECRAN

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À l’origine, La Queue du scorpion devait être interprété par Edwige Fenech, enceinte à ce moment. Elle est remplacée par une actrice suédoise, Anita Strinberg, à la plastique irréprochable et au regard tranchant. Elle apporte une dureté à son personnage qui sied très bien au climat du film. Face à elle, George Hilton, très à l’aise en bellâtre caricatural, compose un personnage de détective en assurance plus ambigu qu’il n’y parait. L’alchimie entre les deux comédiens fait des étincelles à l’écran. Ils sont entourés de formidables seconds couteaux, entre Alberto De Mendoza, Luigi Pistilli et Janine Reynaud. Pour ces multiples raisons, La Queue du scorpion s’impose comme un des meilleurs giallos de son époque, l’un des plus retors, proche – toute proportion gardée – de la verve nihiliste du cinéma de Henri-Georges Clouzot, l’un des maîtres de Sergio Martino. Mais du Clouzot pop et coloré, toujours à la lisière du pastiche.

Au niveau éditorial, rien à redire. La copie est magnifique et les bonus de qualité. L’intervention de Sergio Martino, très éclairante, est passionnante. Il revient sur le tournage, les comédiens, la mise en scène et le genre, entre autres. Celle de George Hilton, plus anecdotique, comporte néanmoins quelques moments croustillants (notamment au sujet de Anta Strindberg). Le documentaire Le Gialli : une radiographie de l’Italie d’après-guerre peut agacer par son ton didactique et pédagogique, mais demeure une bonne entrée adressée aux néophytes pour découvrir l’univers du giallo tant sur le plan historique, politique, social qu’esthétique. Un tour d’horizon riche et très documenté, réalisé avec beaucoup de soin. Enfin, le film bénéficie d’un commentaire audio de Ernesto Gastaldi et Federico Caddeo, déjà présent sur l’édition DVD antédiluvienne de NeoPublishing.

• Les histoires du scorpion avec le réalisateur Sergio Martino (47 min)
• Sous le signe du Scorpion avec l’acteur George Hilton (21 min)
• Le giallo : une radiographie de l’Italie d’après-guerre (41 min)
• Commentaire audio d’Ernesto Gastaldi et Federico Caddeo
• Film annonce

(Italie / Espagne – 1972) de Sergio Martino avec Anita Strindberg, George Hilton, Alberto De Mendoza, Janine Reynaud, Luigi Pistilli, Ida Galli

 

 

 

 

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