Les trois premiers films du coffret Carlotta qui ressortent également en salles (tout comme les sept autres), Le Masque de cuir (The Ring, 1927), Laquelle des trois ? (The Farmer’s Wife, 1928) et A l’américaine (Champagne, 1928), semblent tout à la fois éloignés du cinéaste tel que nous le connaissons et en même temps déjà signés par quelques-unes de ses obsessions formelles. La plus marquante d’entre elles se trouve dans la manière presque géométrique avec laquelle Hitchcock filme les regards, les axes de vision de ses personnages, chacun s’observant, se scrutant, s’espionnant mutuellement sans en avoir l’air par des interstices de portes, par le reflet de miroirs idéalement placés. Ceci est particulièrement vrai dans Le Masque de cuir, mélodrame magistralement mis en scène racontant l’histoire d’un talentueux boxeur de fête foraine (Carl Brisson) dont la future femme (Lillian Hall-Davis), vendant les tickets à l’entrée de son chapiteau, est séduite par une vedette fortunée du noble art (Ian Hunter), qui fait du premier son sparring partner et tentant sans avoir trop à forcer de faire de la seconde sa maîtresse. Par sa maîtrise épatante des perspectives et du montage, par son art précoce de la dramatisation du moindre objet (ici un bracelet de bras offert à la femme par le rival amoureux) ou des éléments de décor (une photo de l’« amant » posée sur un piano, présence permanente de la menace et de son regard), Alfred Hitchcock fait œuvre, au sein même de son cadre, sans multiplier les dialogues et les cartons, de trigonométrie amoureux, donnant à voir le chagrin que peut ressentir le troisième point éconduit du triangle et la jalousie naturelle qu’il provoque en lui. La douleur que distille Le Masque de cuir provient de l’absence de raisons tangibles, toujours rassurantes, faisant du boxeur forain un amoureux déçu. Sa belle en voit un autre, le charme de ce dernier opère, et c’est tout. Voilà qui ne se discute pas, ceci dès la première apparition de Lillian Hall-Davis subjuguant le regard de Ian Hunter auquel elle renvoie le même œil séduit. Dès la première séquence, l’amoureux se trouve mis sur la touche et cela brise le cœur. Le film dans son ensemble suivant la même trajectoire, que reproduira quelque peu L’Aurore de Murnau deux ans plus tard en mettant l’homme au centre plutôt que la femme, il bouleverse plus souvent qu’à son tour.

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Un chagrin amoureux d’un tout autre ordre fonde Laquelle des trois ? (titre français un peu absurde, le récit déclinant un choix entre quatre femmes) : Samuel Sweetland (Jameson Thomas), fermier aisé, a perdu son épouse, morte prématurément. Elle le laisse aux mains de sa gouvernante Minta (Lillian Hall-Davis) et de son homme de main bougon Churdles Ash (Gordon Harker, qui joue dans ces trois premiers films). Pour ne pas finir seul, Sweetland tente de sélectionner les femmes célibataires du coin pour faire de l’une d’entre alles sa nouvelle épouse. Mais la Britannique rurale s’avère revêche… Film trop méconnu et d’une précision d’écriture assez époustouflante, Laquelle des trois ? fait de son ton burlesque, parfois hilarant et que l’on ne connaît que peu chez Hitchcock, une résultante directe de la grande mélancolie et du poids de l’absence de la défunte surplombant continuellement le long métrage. Une scène, répétée à deux reprises et dont la visée est sans conteste comique, résume une partie du propos d’une œuvre moins anodine qu’elle n’en a l’air : Sweetland, assis devant le foyer de sa cheminée, fait face à une autre chaise vide, celle qu’occupait son épouse ; il imagine alors chacune des mégères qu’il a sélectionnées dans cette chaise, accortes dans la première séquence, puis beaucoup moins dans la seconde occurrence, toutes ayant subi les foudres de ce gentleman devenu odieux une fois rabroué par chacune d’elles. Apparaissant en surimpression sur cette chaise, elles donnent l’impression d’être des spectres, ce qu’elles sont symboliquement : elles ne pourront en effet jamais remplacer une épouse qui en est elle-même certainement un, planant sur l’ensemble du film. La seule femme de chair s’avère Minta, personnage nodal de Laquelle des trois ? comme la femme amoureuse était celui du Masque de cuir. Occasion en or pour revenir sur Lillian Hall-Davis, dont le magnétisme du regard et des sourires, d’une franchise et d’un naturel sans équivoque, font pour beaucoup dans le charme insidieux que provoquent les deux films. Actrice trop méconnue, à l’instar des deux œuvres hitchcockiennes dans lesquelles elle a tourné, elle aurait pu marquer l’Histoire du cinéma si elle n’avait pas eu la mauvaise idée de se suicider en 1935, à l’âge de trente-sept ans.
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Preuve de ce magnétisme : elle ne joue pas dans A l’américaine et le film semble alors plus faible que les deux premiers, bien qu’il ait ses bons moments et une acidité parfois violente, que l’on pourrait presque qualifier d’audacieuse. Ce long métrage repose entièrement sur le personnage féminin ; Betty Balfour, actrice très populaire des années 20, surnommée la « Mary Pickford britannique », n’a cependant pas la profondeur émotionnelle de Lillian Hall-Davis qui, au regard des deux autres films, manque dans ce troisième. Cette substitution d’actrices met en évidence les manques de ce Champagne mineur : une intrigue moins rigoureuse, qui étire parfois inutilement ses séquences, un rire un peu mécanique. Le film tape néanmoins juste et fort dans sa caractérisation d’une haute société américaine s’étant déplacée vers l’Europe, faite d’oisiveté et de cruauté larvée, comparant les relations entre ses membres à une sorte de prostitution qui ne dit jamais son nom, tout lien se créant à l’aune de l’argent qu’on peut exhiber, donner, dépenser ou, peut-être, prendre. Manque certainement à ce film-ci la finesse d’écriture et les recherches formelles des deux précédents pour tenter de chasser sur les terres d’un Lubitsch auquel, inévitablement, il peut être comparé.

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Le Masque de cuir (1927 – n&b – 106 mn – muet avec accompagnement musical)
Laquelle des trois ? (1928 – n&b – 112 mn – muet avec 2 accompagnements musicaux)
A l’américaine (1928 – n&b – 105 mn – muet avec 2 accompagnements musicaux)
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