Les trois films suivants du coffret – bien que chronologiquement Junon et Paon soit antérieur à Meurtre – marquent la fin d’une époque, le passage parfois douloureux du muet au parlant, et aussi une nouvelle étape dans la carrière d’Alfred Hitchcock qui va s’emparer du son comme il l’a fait avec l’image, l’intégrant aux composantes de ses mises en scène.

The Manxman (1929)

Alfred Hitchcock ne portait pas dans son cœur The Manxman, deuxième adaptation à l’écran du roman éponyme de Hall Caine. Après la légèreté pétillante de Champagne, le cinéaste anglais revient à un film plus sérieux, dénué de la moindre trace d’humour, ce qui n’était pas du goût de l’anglais. Ce bon vieux Hitch, jamais à court d’autodérision, confiait dans ses entretiens avec François Truffaut : « Le seul intérêt de The Manxman, c’est d’être mon dernier film muet » et d’ajouter plus loin : « … il s’agissait d’un roman très connu de Sir Hall Caines. C’était un livre qui avait une grande réputation et qui appartenait à une tradition. Il fallait donc respecter et la réputation de l’auteur et cette tradition. « Ce n’est pas un film Hitchcock. »  1

The Manxman (Alfred Hitchcock, 1929) - La Cinémathèque française

Copyright Carlotta

Le problème n’est pas que le film soit raté, mais qu’il ne lui appartient pas, éloigné de son univers et de ses thématiques, même si, en creusant, il annonce des œuvres comme Les Amants du Capricorne ou La Loi du silence. La confiance, la trahison et la culpabilité irriguent un mélodrame classique sur fond d’infidélité qui frappe par sa rigueur formelle et son absence de pathos. Finalement, la distanciation est un atout qui empêche le film de s’engouffrer dans les travers coutumiers du genre. S’il n’atteint pas le niveau d’un film de David W. Griffith ou de Franck Borzage, il reste supérieur au tout venant de la production britannique de l’époque. Tourné dans la somptueuse côte des Cornouailles – et non sur l’île de Man, où le récit est censé se dérouler – The Manxman s’ouvre par un carton un brin sentencieux : « Que gagnerait un homme à posséder le monde s’il perdait son âme ? »   Cette tonalité moralisatrice trace les contours du dilemme moral qui va parcourir tout le métrage. Dès les premières images somptueusement éclairées par Jack Cox, le film nous invite à partager le quotidien des marins-pêcheurs. Dans ce cadre, on fait la connaissance de Peter et Phillip, amis d’enfance depuis toujours. Le premier est un marin-pêcheur et le second, un avocat ambitieux promis à une carrière de magistrat. Ils sont tous deux amoureux de la même femme, Kate, la fille de l’aubergiste. Enjoué, d’humeur solaire, Peter se confie à Phillip qui, lui, ne révèle rien, fidèle en amitié. Un jour, Peter ose demander la main de Kate à son père, qui lui refuse, trouvant que sa situation sociale n’est pas digne de sa fille. Peter décide de partir chercher fortune et de revenir pour l’épouser. Quand la mort de Pete est annoncée, Kate se sent soulagée d’un fardeau et se rapproche de Phillip, devenu le juge de l’île. Inutile d’en dire davantage, les plus perspicaces peuvent deviner la suite, archétype du mélo qui gravite autour d’un triangle amoureux.

The Manxman Streaming Film Comédie dramatique 1h50 1929 | myCANAL

Copyright Carlotta

D’une redoutable efficacité narrative, The Manxman n’est sans doute pas un projet personnel, mais captive de la première à la dernière image. Le savoir-faire du réalisateur est indéniable. Merveilleux conteur, il est aussi un cinéaste brillant, toujours attentif à la variété des plans, à l’utilisation du cadre, que ce soit en extérieur ou en intérieur, composant ainsi de très beaux tableaux vivants. Ce travail d’orfèvre atteint la perfection lors de certaines séquences : la promenade bucolique des deux amants, l’enchaînement des gros plans sur la future mariée signifiant son désarroi. En revanche, cette mise en scène d’une précision maniaque manque de créativité. Hitchcock n’expérimente pas avec les possibilités de la caméra, ici très peu mobile, comme dans The Lodger. Il se contente de remettre une copie sans faute, conforme aux attentes. L’auteur de Psychose a besoin de « sujets » plus troubles pour accompagner une forme innovante. Les prises de risques liées notamment à des recherches techniques, visuelles et sonores, rarement gratuites, dépendent de la tension qui émane des scénarios. Néanmoins, cette tension est présente dans les dix dernières minutes d’un procès qui bénéficie d’un climax assez fort sans en dévoiler les tenants et les aboutissants.

Entourée de deux comédiens masculins sans grand relief, Anny Hondra, première blonde hitchcockienne, tire son épingle du jeu grâce à son regard expressif, d’une rare intensité. Elle parvient à exprimer une émotion en partie absente du film. Par contre, Hitchcock est très à l’aise dans la peinture minutieuse des habitants de l’île. Il ne s’intéresse pas vraiment au rapport de classe d’un point de vue politique, mais il regarde la masse prolétaire avec justesse grâce à son découpage précis, cette foule anonyme vivante qui va disparaitre de son univers dans ses œuvres à venir. Ce n’est pas l’une des moindres qualités de ce drame conjugal austère qui n’est jamais mis en scène comme un mélodrame classique. Cette approche singulière du genre jette un éclairage sur la réception mitigée du métrage à sa sortie, aussi bien par la critique que par le public. Près d’un siècle plus tard, The Manxman est à redécouvrir de par la modernité du style et la fluidité de la narration.

 Chantage (1929)

Il n’est pas tout à fait exact de considérer The Manxman comme l‘ultime film muet d’Alfred Hitchcock. En effet, Chantage a cette particularité d’être à la fois son dernier muet et son premier parlant. À la fin du tournage, le producteur lui demande de livrer une version sonore, ce que, si l’on tient compte des propos du cinéaste, il avait anticipé en réalisant quelques séquences en amont. La version muette bénéficie de trouvailles visuelles dont est privée la version sonore qui doit composer avec l’environnement, la promiscuité de la caméra avec les acteurs. Mais cela n’a pas empêché Hitchcock d’innover avec les sources sonores, de chercher comment les intégrer dans la narration pour faire avancer l’intrigue. Après le semi-échec commercial de son précédent opus, Hitchcock renoue avec le succès public et critique de The Lodger en adaptant une pièce de théâtre de Charles Bennet, une histoire policière conventionnelle qui contient l’une des thématiques majeures du cinéaste, la notion de culpabilité. Le film s’ouvre par une longue séquence trépidante qui n’a rien à voir avec le nœud du récit, hormis le fait de présenter l’un des personnages principaux, Franck, inspecteur à Scotland Yard dans l’exercice de son quotidien. Cette arrestation d’un malfrat est aussi une manière d’anticiper le verdict final et de ne pas s’étendre sur une fin que l’on pourrait juger abrupte. Il y a peut-être dans cet avertissement un point de vue moral inhérent à son époque. Après une dure journée de travail, notre valeureux policier a rendez-vous avec sa fiancée Anne, qui s’ennuie en sa compagnie. Elle le plante et rencontre un artiste peintre qui l’invite chez lui. Très entreprenant derrière sa façade de gentleman, il tente de la violer. Elle se défend, attrape un couteau et le poignarde derrière un rideau. Mais c’est sans compter sur un témoin qui décide de la faire chanter.

Carlotta Films | Chantage

Copyright Carlotta

Chantage fascine par les rapports ambigus qu’entretiennent des personnages pourtant stéréotypés. Il instaure un trouble, un jeu de chat et de la souris, en inversant les notions de victimes et de coupable. Ann paraît tour à tour menaçante et vulnérable, tout comme le maître chanteur qui pense maîtriser la situation jusqu’à l’arrivée de l’inspecteur qui lui rappelle qu’il n’est pas du bon côté de la société, ayant déjà un casier judiciaire. Par amour, Franck est aussi capable de transgresser la loi, de livrer en pâture un innocent.   Hitchcock s’amuse avec une réelle virtuosité à déplacer les points de vue moraux, prenant un malin plaisir à perturber le regard du spectateur, l’interrogeant sur ses propres valeurs de bien et de mal.

De la chasse à l’homme dans le British Museum, ayant recours à de nombreux trucages optiques, à l’étonnante séquence d’essayage de la robe, Alfred Hitchcock envisage le cinéma comme un champ d’expérimentation où le personnage central demeure la caméra, qu’elle soit mobile ou fixe. Des ingénieux mouvements d’appareils aux jeux de miroir en passant par une composition parfaite du cadre, le réalisateur se révélait déjà un grand formaliste malgré les impératifs commerciaux. Il retrouve aussi l’interprète de son précédent film, la très expressive Anny Hondra, d’origine allemande qui fut doublée par une actrice anglaise, Joan Barry. Elle apporte à son personnage de victime et de bourreau une densité et une ambivalence qui en font une héroïne hitchcockienne d’une étonnante modernité. Comme à son habitude, Hitchcock ne s’intéresse pas tellement à ses personnages masculins, présence fonctionnelle pour faire avancer l’intrigue. Ils sont plus intéressants dans leurs interactions que pour eux-mêmes. Alfred Hitchcock a modifié l’épilogue par rapport à la pièce, introduisant une fin ouverte, plutôt ironique, avec le coup du téléphone. Un remarquable divertissement qui ne va pas rester sans suite, puisque l’année suivante, après Junon et le paon, le cinéaste s’attelle à une autre œuvre policière.

Chantage (Alfred Hitchcock, 1929) - La Cinémathèque française

Copyright Carlotta

Meurtre (1930)

Adaptation de Enter Sir John, pièce de théâtre écrite par Clemence Dane et Helen Simpson, Meurtre se situe dans la lignée des romans de la reine du crime, Agatha Christie, que Sir Alfred n’appréciait guère. Ce qui peut paraître étrange concernant deux artistes ayant un public similaire. Meurtre est d’ailleurs le seul whodunit réalisé par Hitchcock, qui trouvait ce sous-genre du récit policier inintéressant et surtout très ennuyeux. D’ailleurs, cela se sent à la vision du film qui ne cherche pas à créer aucun suspense autour de la révélation du coupable. En réduisant le champ des suspects, Alfred Hitchcock se joue du spectateur qui peut deviner l’identité du tueur au bout de 15 minutes. Visiblement, cette facette du scénario ne l’intéresse pas du tout. Les motivations davantage. Le point de départ de l’intrigue est très classique : Edna Bruce, une comédienne, est retrouvée morte dans une pièce où se trouve figée une autre actrice qui se produit dans la même troupe. Suspectée, arrêtée et jugée, elle est condamnée à la peine capitale. Prostrée dans son mutisme, elle est incapable de clamer son innocence. Le célèbre comédien Sir John, qui fait partie du jury au procès de Diana, pris de remords, doute de la culpabilité de la jeune femme. Il mène sa propre enquête et recrute un couple de comédiens au chômage pour l’aider à découvrir la vérité.

Meurtre (1930) | MUBI

Copyright Carlotta

Meurtre s’ouvre par un cri dans la nuit, manière d’exploiter frontalement le potentiel du cinéma parlant en provoquant le spectateur physiquement. N’oublions pas que le film date de 1930 et qu’un simple hurlement devait tétaniser le quidam perdu dans une salle.  Ce cri s’accompagne ensuite d’un sidérant plan-séquence latéral qui montre les habitants du quartier à leur fenêtre avec un chat noir qui traverse l’écran, signe que quelque chose d’horrible est arrivé. Plus tard, le cinéaste filme une discussion en plan large entre deux femmes qui ne cessent de passer d’une pièce à l’autre sans avoir recours au moindre découpage ; il dynamise le plan fixe, s’amuse avec la scénographie. Il rend aussi un hommage malicieux à l’expressionnisme allemand lors de l’entretien de l’actrice avec Sir John, qui vient lui rendre visite en prison. Le jeu de lumière, qui éclaire le visage de l’inculpée, l’innocente en un plan qui se substitue à des dialogues explicatifs. Ces morceaux de bravoure définissent même la nature d’une œuvre qui intéresse moins Hitchcock pour ce qu’elle raconte que pour les possibilités que suggère le récit ; celles d’user des nouvelles technologies pour des audaces graphiques afin de créer du suspense et des émotions singulières. Dans sa globalité, Meurtre pâtit de quelques problèmes de rythme, d’une enquête qui patine et d’une résolution audacieuse pour l’époque, mais qui paraît aujourd’hui désuète. Il est par ailleurs amusant de remarquer que les allusions homosexuelles sont dissimulées derrière le terme de « métis » qui a perdu son sens d’origine.

murder-prisoner - Olivier Père

Copyright Carlotta

Le climax final dans le cirque anticipe les grands moments de bravoure de sa filmographie, de la fête foraine de L’inconnu du Nord Express à la poursuite sur le mont Rushmore de La Mort aux trousses. Alfred Hitchcock affine sa mise en scène, tente des combinaisons inédites entre le son et l’image (le recours à la voix off devant un miroir), explore l’espace afin de créer une tension. Il y a dans ce film imparfait un côté « work in progress » qui annonce les chefs-d’œuvre à venir. Il trouve aussi en la personne de Herbert Marshall un de ses premiers acteurs masculins qui crèvent l’écran. Séduisant et malin, il représente – encore un peu grossièrement – une figure récurrente du héros tel que le conçoit le cinéaste. Murder confirme le talent d’un iconoclaste rigoureux qui parvient à exploser les contours d’un scénario académique qu’il subvertit par la simple puissance de la mise en scène.   Une évidence s’impose : il est définitivement à l’aise avec le thriller – sous toutes ses formes – qui lui permet, plus qu’aucun autre genre, de doser parfaitement ce cocktail magique mêlant frissons, humour et tragique.

  1. Hitchcock/Truffaut de Helen Scott et François Truffaut, édition Gallimard

The Manxman (1929 – N&B – 100 mn – Muet avec 3 accompagnements musicaux)

Chantage – Nouvelles Restaurations 4K
Version muette (1929 – N&B – 77 mn – Muet avec 2 accompagnements musicaux) Version parlante (1929 – N&B – 86 mn – VOSTF)

Meurtre (1930 – N&B – 102 mn – VOSTF)

Bonus:

Un documentaire inédit :Becoming Hitchcock (2024 – Couleurs et N&B – 72 mn)
Un film écrit et réalisé par Laurent Bouzereau

Ce documentaire inédit de 72 minutes, réalisé par le cinéaste primé Laurent Bouzereau (Faye, Music by John Williams, Five Came Back) et raconté par l’historien, critique et réalisateur Elvis Mitchell, retrace l’évolution du style et de la « patte » d’Alfred Hitchcock à travers le tournage d’un de ses films phares, Chantage (1929).

Les suppléments:

Plus de 3 heures 30 d’entretiens exclusifs

Disques 1 À 7 : Plus de 3 heures 30 d’entretiens – « chantage » : essai d’Anny Ondra – Meurtre : fin alternative – Mary : version allemande du film Meurtre (1931 – n&b – 82 mn – vostf) – 10 entretiens Hitchcock/Truffaut – galeries photos – bande-annonce de la rétrospective

Un livret de 64 pages: Entrecoupé de photos et dossiers de presse d’époque, Hitchcock en 10 films décrypte cette période charnière passée chez British International Pictures, avant d’explorer le processus de restauration de ses cinq longs-métrages muets.

 

© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).

A propos de Emmanuel Le Gagne

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.