Pour (par Emmanuel Le Gagne)
Wet Monday, alias Lany poniedziałek, est l’équivalent de notre Mardi gras, sauf qu’en Pologne, cette fête religieuse est largement suivie par l’ensemble de la population, des plus jeunes aux plus âgés. Plus surprenant encore, les adolescent(e)s jouent le jeu à fond, s’investissant dans cet événement carnavalesque, sur fond de folklore et de magie. Dans ce contexte, Klara, 15 ans, sept jours avant cette manifestation locale, est prise d’une soudaine phobie de l’eau liée à un traumatisme qui resurgit par bribes. Elle peut compter sur le soutien de sa sœur, qui connaît son secret, et de sa nouvelle amie, Diana.

Copyright Wayna Pitch
Dans une atmosphère onirique, sur fond de sororité et d’empathie, Justyna Mytnik réussit un étonnant portrait de groupe qui parvient à faire cohabiter le fantastique, le teen-movie et le drame intime. La problématique centrale – une agression sexuelle par un violeur masqué – ne fait pas mystère. La réalisatrice s’intéresse davantage au cheminement intérieur de la victime, qui reconstruit les faits par une succession de rêves et de souvenirs, plutôt qu’à la révélation de l’identité du coupable. Comment faire face à un traumatisme qui affecte autant l’esprit que le corps, et qui passe par une série de signes et de symboles comme l’eau et le tunnel que Klara doit traverser ? Les séquences de rêves agissent comme une forme de reconstruction, un puzzle mental qui n’est pas sans rappeler le cinéma sensuel de Nicolas Roeg.

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Fascinée par les rituels et les traditions religieuses, Justyna Mytnik raconte une histoire d’émancipation féminine sans verser dans le pathos ou le sensationnalisme. Tout est suggéré par une mise en scène élégante, grâce à une utilisation brillante de la steadycam qui nous plonge dans un climat étrange entre naturalisme et surnaturel. Il ne s’agit pas d’un plaidoyer à charge sur la toxicité masculine (les personnages masculins sont quasi hors champs) qui avancerait masquée au sens littéral, mais d’une œuvre profondément sensible et sincère qui tente de montrer comment survivre à un choc émotionnel et physique. Rien n’est définitif, il est possible de dépasser le drame et de retrouver un élan de confiance et de beauté dans l’humanité. C’est ce que semble énoncer l’épilogue, très beau, où les jeunes filles dansent autour d’un feu, retrouvant l’espace d’un moment le sourire et la joie de vivre. Un très joli film, à la lisière du folk-horror, porté par de jeunes actrices débutantes, toutes remarquables. Et si le sujet, maintes fois traité ces dernières années, peut nous paraître conventionnel, il n’en est pas de même en Pologne où la réalisatrice a mis près de 7 ans à monter son projet, se heurtant à l’industrie cinématographique de son pays. Ce qui rend Wet Monday aussi fragile qu’indispensable.
(Pologne-2024) de Justyna Mytnik avec Nel Kaczmarek, Weronika Kozakowska, Julia Polaczek
Contre (par Pierig Leray)
Il y a d’abord un corps, celui d’une jeune femme de 15 ans qui souffre de sa transformation, ingrat est l’âge adolescent où le miroir très souvent déformant impose souffrance et malaise social. L’on pense rapidement au film colombien Mi Bestia de Camila Beltrán, film adolescent et métaphore du grand bouleversement hormonal à travers le transmorphisme animal. Ici, Klara est engoncée et changée (« Je ne te reconnais plus » lui lance sauvagement sa sœur), mais vont se dessiner alors les traits d’un tout autre traumatisme, et rapidement, trop rapidement, l’on comprend que Klara a subi un viol dans ces égouts qui imprègnent ses cauchemars. Mytnik aborde le sujet de manière frontale, principalement par ses mécanismes de défense : l’amnésie (les souvenirs de cette nuit réapparaissent par bribes, et principalement par une métaphore d’heroic-fantasy un brin maladroite dans ses rêves), des troubles obsessionnels-compulsifs (et une incapacité à recevoir de l’eau sur son corps), des terreurs nocturnes, et bien entendu, l’isolement social par un mutisme pesant et une distanciation avec son propre corps devenu marqueur extérieur du viol, et carapace insupportable à porter. Il y a ici forcément une intention louable à décrire minutieusement les innombrables conséquences d’un viol, mais Mytnik se perd dans une facétieuse check-list littérale qui perd considérablement l’impact de son premier quart d’heure réussi, là où le mystère de l’oubli se mariait à l’horreur dans une suspicion bien plus retentissante qu’une affirmation hébétée jouant malheureusement le contre-emploi en créant un fait divers plus qu’une terrible expérience personnelle. Pire, son versant folklorique dans ce paysage polonais coloré aurait même tendance à édulcorer la souffrance. En contre-point, Mytnik impose, là aussi de manière caricaturale et balourde, un patriarcat pétrifié dans un carcan religieux omniprésent : les scènes à la messe se répètent et sont contre-carrées par les vannes profanes des jeunes filles, le fameux dîner en famille où père et oncle sortent les pires horreurs sur le viol (l’interrogation sur la beauté de la fille violée ou encore la provocation par ses vêtements). Là encore, tout semble mécanisé, des dialogues qui se veulent choquants, mais qui se heurtent à leur propre limite, une forme d’automatisation franchement limitée par son écriture simpliste.
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Face à l’horreur, la sororité s’éveille, et Klara trouve Diana pour interpréter ses cauchemars, et littéralement s’immiscer à cœur ouvert dans les méandres obscurs d’une irréalité prenant alors forme d’une nouvelle et terrible réalité, celle à laquelle il faut faire face, dépasser la honte et la culpabilisation victimaire, la minimisation de l’entourage, la peur d’une vérité éclatée, se battre pour cette vérité, et rugir, faire taire le silence qui protège les bourreaux, et briser l’omerta d’un village qui protégera toujours l’homme violeur plutôt que la femme violée. Lorsqu’enfin les misérables doutes sont évacués, que la parole de la victime ne peut plus être questionnée, il y a le temps de la vengeance (et ce libérateur « Anarchie » de Diana) puis de l’exorcisation de la souffrance, et cette danse en plan final qui impose enfin un vent d’espoir et de reconstruction possible.
Très souvent dispersé dans des maladresses à la fois d’écriture (une simplification des dialogues coupable) et de mise en scène (répétitive et linéaire), Wet Monday trouve néanmoins sa place par la rage de son combat, la fin de l’omerta dans un jubilatoire final qui nous rappelle, face caméra, que le silence tue, et que la parole est seule libératrice.
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ma broderie diamant
Ce film semble naviguer entre le fantastique et le drame intime avec une ambition louable, même si certains choix narratifs paraissent maladroits ; néanmoins, la force de son message et son final cathartique en font une œuvre intrigante à découvrir.